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on vous invite à privilégier les fantômes, les médiums et les immunisés psychiques
nous sommes présentement en août 2017. c'est pluvieux et humide, prévoyez vos cirés.
n'oubliez pas qu'un recensement est en cours par ici vous avez jusqu'au 22/06 pour vous manifester !

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 Tire le diable par la queue ▬ Daägan

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MessageSujet: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Lun 23 Avr - 10:44

Elle a tempêté; il a soufflé, soufflé, et la maison ne s'est pas effondrée.

Campée à sa fenêtre, Louison contemple, morose, quelques silhouettes grisâtres s'engouffrer dans l'ouverture éphémère d'un véhicule de transports en commun ; puis la fumée noirâtre que laisse émaner son pot d'échappement vrombissant dans l'atmosphère. Son colocataire laconique sorti s'atteler à quelques funestes desseins qu'elle s'ennuyait de le regarder accomplir - attente, observation, café, attente - elle profite de son absence pour essayer de comprendre diable, ce qui peut l'intéresser dans ces contemplations de quotidiens fades et moroses. Peut-être l'homme est-il bien seul pour ainsi se sentir le besoin de regarder les autres, ou peut-être l'humeur de la belle est-elle trop à la mélancolie ces dernières années pour s'en réjouir ; toujours est-il que tout ce qui s'étale sous ses yeux morts, ce sont de petits êtres ternes engoncés dans une existence morne et ignorante. Grand dieu, la décoration de l'appartement elle-même, est plus intéressante que les quidams grouillant en dessous de ces fichues fenêtres.
Dans la moue d'un soupir sans souffle, la demoiselle trépassée les ignore donc bien vite, pour errer entre des blocs de murs, quatre par quatre, glaciaux et vides. Seul élément réjouissant du paysage, le verre d'un miroir fraîchement déblayé de la salle de bain, entassé dans un vieux sac poubelle attendant son heure, quand on aura l'énergie de le jeter.
Bientôt assise sur les draps d'un lit défait sans la moindre pudeur, Louison contemple une commode cubique aux angles durs, toute concentration allée sur les tiroirs qui s'obstinent à demeurer clos. Un instant, elle croit les voir frémir, à peine, et c'est tout le résultat qu'elle obtiendra de ses humeurs moroses. Les affaires les plus rangées de monsieur seraient pourtant le prochain recours logique, avant d'en venir à s'en prendre à lui - ce qui n'est dans son intérêt, ni dans son caractère. Puis un tueur à gages, bon dieu, doit bien avoir quelques squelettes dans ses tiroirs, le genre qu'il n'aimerait pas voir éventrés sur le sol de sa chambre. Mais rien n'y fait, le meuble demeure muet, et Louison entrevoit une impasse. Peut-être qu'elle n'y arrive pas, parce qu'elle n'en a pas réellement envie.

C'est qu'on finit par s'attacher au genre humain, quand on n'a plus rien à faire que le regarder vivre. Les routines se font rapidement familières, chaleureuses, à force de les observer sans pouvoir céder à l'envie diabolique de les interrompre. Le diable se cache dans les détails.

Sa manie, que Louison trouve pourtant dégoûtante, de laisser refroidir le café avant de le boire ; ce voyeurisme auquel il s'adonne à la fenêtre, ou encore les quelques livres dans toutes les langues qu'il s'obstine à lire avec une insupportable lenteur - tant que, si elle ne le savait pas seul, elle jurerait qu'il se donne un genre, pour quelque public, et ne les lit pas vraiment. Avoir une telle vue sur le quotidien de l'autre, c'est un peu comme pénétrer dans un sanctuaire, se faufiler pour regarder un film qu'on sait ne pas avoir le droit de voir, enfant. Il y a comme un sentiment de privilège qui s'installe, même si on se l'est octroyé, une chose qu'on a l'impression de devoir respecter - mériter. On en vient à s'en vouloir de ce qu'on contemple, mais on n'arrive plus à s'en empêcher.
Il va falloir mettre les bouchées doubles avant d'en être parfaitement contaminée.

Alors c'est à cette heure là qu'on rentre ?
La journée a passé, Louison s'est ennuyée, un sentiment qui ne lui est aujourd'hui que trop familier. Le tangible passe près de l'invisible, comme chaque jour, et c'est avec l'audace des impunis que la belle suit la brute dans la cuisine, les bras croisés sur sa poitrine, sans pouvoir dissimuler malheureusement, en dessous, la tâche de sang qui lui décore le ventre.
Oh je vois, monsieur fait semblant de ne pas m'entendre. Monsieur va probablement s'ouvrir une bière et regarder le foot comme d’habitude . J'aurais dû écouter ma mère. J'ai renoncé à ma carrière d'opératrice Telecom pour élever Kevin et Kimerbley, je-te-signale, j'ai pris quinze kilos pour tes spermatozoïdes et c'est comme ça que tu me remercies ? Je suis sûre que tu te tapes ton assistante. Il prend dieu sait quoi dans son frigo et ressort, sous les semonces chantantes et inaudibles de la demoiselle.
Et juste pour ton information, j'ai égorgé le chat dans ta décapotable.

C'est la limite de ce genre de distraction.
Une fois terminée, on est immanquablement renvoyé à l'effroyable tristesse d'être seule à pouvoir s'en amuser.

Attends.
La lumière de cette journée passablement mortifère a décliné, l'éclairage vaguement tamisé d'une lampe a le mérite de camoufler la décoration, autant que celui d'éclairer le livre qu'il tient dans les mains. En allemand, cette fois. Les cours d'école remontent et Louison, appuyée sur le dossier du fauteile comme elle était allongée sur le sol - pour la mise en scène seulement, narcisse sans le moindre spectateur - peine à finir les lignes par-dessus son épaule avant qu'il ne tourne les pages. C'est un comble, après la patience qu'elle dû mettre à traverser un livre en français au rythme affligeant de ses lectures. Attends, je te dis. C'est bien l'agacement de le voir tourner la page sans l'entendre, l'oubli presque qu'il ne le peut pas, qui semble balayer la pièce d'un vent par les fenêtres closes. Dans son manque de contrôle, plutôt que de faire revenir les feuilles à celles qui l'intéresse, le livre s'échappe des mains de l'homme de main, s'en va se cogner contre le mur dans un bruit sourd. La belle sent les prémisses d'une scène de ménage en solo se dessiner dans les muscles contractés de ses épaules, malheureusement le bruit d'une sonnette interrompt les débuts prometteurs de cette ire.

Tordue et dressée sur ses petites jambes pour apercevoir l'importun derrière la silhouette massive dévorant tout l'encadrement, Louison reconnaît mocheté numéro deux, la brune hâlée d'elle ne sait plus quel soir, encore moins son nom, un sourire un peu piteux sur ses lèvres disgrâcieuses.
Voilà qui devient intéressant.

«Salut.» Ni une ni deux, l'exotique femme se faufile avec une souplesse méritoire, dans le peu d'espace laissé par la silhouette massive qui lui bloque le passage, jusqu'à l'intérieur. Elle est audacieuse, il faut lui reconnaître ça. «Je suis désolée d'être partie comme ça, l'autre jour. C'était... un peu bizarre.» Et très mauvaise actrice. Un air de fausse soumission ourlant sa bouche, presque un papillonnement de cils digne d'une mauvaise sitcom au bord des cils, elle présente les paquets entre ses mains comme un objet de gloire, récompense de ce qui doit lui paraître une brillante initiative dans cette cervelle de moineau que contient son minois conquérant. «Je me disais qu'on pourrait passer la soirée ensemble. J'ai apporté du chinois.»

J'ai apporté du chinois.
et bla et bla, et bla.
Et tu le veux comment ton canard, Chérie ? Laqué, ou directement dans la figure ?
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Lun 23 Avr - 20:16

Tire le diable par la queueUne certaine routine commence à voir le jour. Des rituels étranges auxquels nous nous adonnons quand l’un de nous n’est pourtant pas censé savoir que l’autre existe. Ca débute le matin, lorsque je vais au lit – chacun sa routine, tu me jugeras plus tard. Que je regarde par la fenêtre ouverte de ma chambre – que je prends mon temps avant de m’endormir, à écouter les bruits de la rue, le gargouillement des gens qui se réveillent, le vrombissement des voitures, les rires des plus enjoués. Là, généralement, elle se met dans mon fauteuil pourpre dans l’angle de la pièce et elle fixe la même direction que moi, Louison – comme si elle était intéressée par ce que je voyais quand je mettrais ma main à couper qu’elle ne me comprend surtout pas. Qu’elle cherche, dans ces détails discordants, l’intérêt que je trouve à aller me coucher alors que le soleil se lève. C’est à ce moment que j’aimerais me tourner vers elle pour la contempler. Pas parce qu’elle fut une belle femme, mais parce que je pense que c’est à cet instant précis qu’elle ressemble le plus à celle qu’elle a été. Louison. Dont je n’arrive pas à me souvenir le nom. Puis tout s’enchaîne. Elle me laisse dormir, pour l’instant. Doit disparaître pendant la matinée pour faire des trucs de fantôme. Réapparaît toujours lorsque je me sers mon café, celui qu’elle regarde refroidir affublée de sa sempiternelle chemise de nuit tâchée de sang. Dans la nuée sinistre de la vapeur de ma boisson chaude, elle me fait régulièrement penser au personnage d’une allégorie – à une hallucination récurrente qui pousserait quiconque à aller consulter un bon psychologue. Je récupère mon bien. Elle grimace en louchant sur mon profil lorsque je me mets à la boire. Elle me suit jusqu’à la salle de bains, sans rentrer dans la salle de bains. Elle est sympa, Louison, elle pète mes miroirs, bousille mon intérieur, empiète sur ma vie et me colle comme mon ombre mais elle me laisse ma pudeur et mon intimité. Parce qu’elle est chiante, quand je me douche, vraiment chiante ; parce qu’elle s’emmerde, parce qu’elle teste des trucs en pensant être seule dans son délire. Jusqu’à ce que je sorte. Et, même si elle commence à me convaincre qu’on peut s’habituer à tout, même à un parasite fantômatique, je préfère à l’errance dualiste, prendre mon blouson pour partir.

Les heures s’écoulent et s’égrainent loin de chez moi.

Quand je rentre, il est déjà 18h30. Louison me suit dans la cuisine. Piale comme elle a l’habitude de faire – il y a des soirs où ne pas sourire à ses bêtises est plus difficile que d’autres. Je vais planter ma tête dans le frigo, réprime un hoquet moqueur aux prénoms choisis pour les gosses de sa caricature. Qu’est ce que tu te plains ? Tu restes à la maison toute la sacro sainte journée alors que je pars gagner le pain qui nous nourri. A LA SUEUR DE MON FRONT ! Parce que moi je travaille. MOI j’ai un vrai travail, même si il consiste à vendre des fournitures de bureaux dans mon costard mal taillé. Moi j’ai un salaire. Moi je subviens à nos besoins. Tu te rends compte ? Et tout ça pour quoi ? Pour retrouver une femme qui me hurle dessus à la place de m’apporter mes pantoufles, le journal et mon whisky… En petite tenue. Cela dit, vu les 15 kilos en plus, la petite tenue n’est pas obligatoire… Rah, mes collègues me l’avaient dit : Si tu veux savoir à quoi ressemblera la fille dans quelques années, étudie la mère. Et ta mère, c’est à elle seule une pub pour la vasectomie. Alors forcément que je me tape mon assistante. Tu ne prends même plus soin de toi et blablabla… J’agrippe l’une des bouteilles d’eau, sans soif ; en prend une gorgée pour le principe avant de fuir dans le salon. Je récupère un bouquin. M’affale sur le canapé. Décale la tête, machinalement, lorsque je sens la présence de Louison derrière moi. Elle se penche au dessus de mon épaule. Râle. Peste d’une lecture trop rapide – c’est bien la première fois qu’on me la fait, celle là. Pour le principe, je tourne la page avant même de l’avoir terminée. Fantômette fulmine. Elle envoie valser mon bouquin contre le mur voisin. Putain. Mes muscles se tentent. Mon minois mime le geste de se tourner en direction de l’importune dans un réflexe malheureux. Tu te fous de moi ? Mais la sonnette balai les prémices du sermon qui se profile. Me fige. J’attends personne, que je me dis. Je pense un instant à ne pas bouger jusqu’à ce que l’inconnu batte en retraite. Mais ça insiste, alors je me lève.

Le pas trainant, la mine placide, j’ai dû mal à retenir une grimace de surprise à la vision d’une de mes conquêtes nocturnes sur le palier. Quand, où, comment ? Une fille charmante, au demeurant, rencontrée dans un bar – le genre avec laquelle tu ne prévois pas de faire ta vie et que tu t’attends pas à revoir débarquer un soir. Elle piétine sur le paillasson. Se faufile à l’intérieur de mon appartement la bouche pleine d’excuses et les bras chargés de bouffe. Qu’est-ce que tu fous là ? - Je me disais qu'on pourrait passer la soirée ensemble. J'ai apporté du chinois.Pardon ?, que je demande en me balançant légèrement en avant comme si je n’avais vraiment pas compris l’affirmation. Elle me jette un sourire timide. Glisse plus que ce qu’elle ne marche, jusqu’au canapé. – Laisse moi me faire pardonner. Définitivement il y a eu un problème de communication. Les sacs sont posés sur la table basse. Une douce odeur de nourriture asiatique envahit la pièce. La brune passe ses phalanges dans sa longue chevelure. Rabat le gros de sa crinière sur un côté de son visage. – Tu me disais que t’étais musicien ?Videur.Et que tu étais originaire de New… - Mongolie. Je t’aide, t’as l’air d’avoir du mal avec les textes à trou. –  Et tu t’appelle… N’essai même pas.Ardashîr ! J’arque un sourcil. – Boîte aux lettres, avoue-t-elle en se dandinant sur ses talons hauts. C’est déjà un miracle que tu te sois souvenu de mon adresse visiblement.J’étais pas… Saoûle tu sais c’était juste que… Que tu n’en avais rien à faire. Elle hausse les épaules, un peu désespérée – par elle-même, assurément. Si ça peut te rassurer, je me souviens juste de ton tee-shirt puéril à pleurer de KISS avec Gene Simmons crachant du feu. Ca m’avait fait dire qu’il fallait que je me casse de ce bar avant de faire une connerie. Puis nos fringues se sont retrouvées en tas au pied de mon lit un peu trop rapidement.Ca m’était jamais arrivé, ment-elle en me tendant un plat préparé. – Je savais pas ce que tu préférais alors… - Ca ira, mens-je à mon tour en récupérant ce qu’elle me donne. Je déteste la bouffe chinoise. Et ce que je déteste par-dessus tout dans la bouffe chinoise, c’est bouffer avec des baguettes. Je m’avance. M’arrête. Le spectre de Louison sur ma droite me faisant légèrement décaler la tête de côté. Mes mirettes effleurent l’ourlet de sa chemise de nuit. – Dehors. Silence.Quoi ?Ca serait mieux si on allait manger dehors.Ma… Mais j’ai tout acheté, reg… - Je t’invite.C’est moi qui t’invite ! Elle s’affale sur le sofa. Tapote la place à côté d’elle pour que je vienne la rejoindre. Si tu savais qu’on était pas seul, il y a de fortes chances pour que tu sois beaucoup moins enjouée ; c'est que bouffer en compagnie d’une morte est un concept particulier.
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Mer 25 Avr - 17:10

Aïe.

Une moue taquine au bord des lèvres, Louison observe cette démonstration d'échange moderne : sorte de néo romantisme, sans doute, joué sous la loupe froide du plus cynique des réalisateurs.
Un Woody Allen en une prise, que le malaise instauré entre ces quatre murs - moins par sa propre présence, que par le surréalisme de la scène elle-même ; comme si l'univers n'était pas fait pour qu'elle se produisît un jour. Pardon ? demande t'il. Aïe. Videur. Ha. Elle le verbalise, mademoiselle, ce rire : bref et parfaitement railleur. Les mensonges viennent donc déjà gâcher une idylle pourtant si bien commencée. Les mirettes campées sur la silhouette tape à l'oeil et pourtant méritoire de la cigogne perchée, elle la contemple s'embourber sans l'ombre d'un tourment, pétrie même d'une satisfaction certaine, puérile. New... Mongolie. Aïe. Elle ne le savait pas non plus, Louison, ne l'avait jusque là pas entendu le dire et ne s'était que vaguement posé la question. L'origine d'un nom comme Daägan, ça vous interpelle toujours, mais on oublie la question quand on a jamais l'heur de la faire entendre. C'est peut-être aussi authentique que son exercice bien connu de videur, du reste, quoique ce ne soit pas le genre d'origine qu'on s'invente. C'est même l'une de celles qu'on entend peu. L'une de celles auxquelles personne ne pense. La Mongolie est un territoire oublié de l'espèce humaine, moins par ignorance, que dans sa noyade au sein de la masse d'autres nations plus bruyantes. Pourtant la demoiselle ne s'y arrête pas d'avantage, trop occupée sans doute à s'embourber dans d'autres maladresses pour y voir l'évidente opportunité de reprendre son souffle. C'est un peu triste, en somme, de la voir se dandiner d'un pied sur l'autre, presque incapable de savoir elle-même pourquoi ses pieds l'ont menée là. Prétendre ne jamais s'adonner à la débauche placide d'un plaisir bref en toute indifférence.

Elle lui cherche, Louison, des raisons plus romanesques d'être venue à Daägan, que la simple urgence écervelée de la solitude. Lui invente d'autres vies, dans l'un de ces derniers jeux que l'on peut pratiquer quand on est mort. Un danger vital, peut-être, et personne à qui se confier - à croire que le trépas l'a rendue macabre..

Parce qu'elle est sans doute un peu triste, cette raison - moins pour cette fille, que pour le romantisme de ce monde. Si certains voient dans cet échange la preuve de quelque féminisme en progrès, l'âme spectrale de l'égérie n'y voit qu'un nouveau mode de dialogue, et toujours autant de sourds. Madame invite son coup d'un soir, au lieu d'attendre le mari pour qui elle cuisine ? A vue d'oeil, la scène ne lui semble pas moins triste, bonne à se perdre en conjecture pour oublier son malaise grandissant. Peut-être dit-elle la vérité, après tout, n'est pas de ces femmes qui trouvent plaisir à se servir dans le plaisir d'inconnus tous les soirs ; et n'aura cédé à la tentation que pour savoir, ou se prouver à elle-même qu'elle était indépendante, moderne. Peut-être ment-elle, sait s'adonner aux rencontres, à l'étincelle non reproductible d'un bref instant ; et c'est d'avoir vu sa petite soeur enceinte, entendu sa mère lui demander à quand, son tour, qu'elle se sera morfondue dans le besoin d'efforts durables. Ca l'attristerait presque, tout ça, Louison. Presque - si cette ode placide au réalisme ne retardait pas ses propres désirs plus fantasques.

Expectative, quelque peu amusée, elle contemple son double se défendre de l'idée de manger en sa présence ; jurerait même, l'avoir vu décaler son visage quelque part dans sa direction. Tu commences à me sentir, pas vrai ? Ce ne serait pas la première fois, cette sensation de le voir agir en fonction d'elle, imperceptiblement - mise sur le compte d'un espoir fou que ce fût un peu vrai. Traversant le sofa près d'eux sans la moindre gêne, pour souffler un peu de vent gelé dans un théâtre qui n'en avait pas besoin, la belle s'en va flotter assise au dessus d'un fauteuil pour observer la scène, bien en face. Cette grande dinde ambrée qui s'agite à ouvrir les paquets pour compenser l'inertie rigide de l'homme à ses côtés. Mais elle l'effleure. Mais elle lui parle. Son bras pousse le sien et son rire nerveux se fait entendre. Elle a l’opportunité de faire ses erreurs, que ce soit d'abandonner un homme ou de tenter de lui revenir. Et même par des réponses lapidaires, il lui répond, cet homme. Alors que moi, tu m'ignores, même si tu me sens. Il la déprime, tout à coup, ce spectacle - et ce n'est plus pour ses allures grotesques de satyre sociale. C'est comme une oasis dans le désert, les contours immuablement lointains d'un foyer qu'on ne peut plus atteindre.

Et elle saute, la rancoeur. Aussi vive que le coup de tonnerre d'un orage au dessus de la tête. Ce magma tangible de négativisme, quand il lui faut des heures à contempler un spectacle charmant, s'en amuser, pour trouver un peu de gaieté au fond de son coeur. Voir cet homme l'ignorer quand il est seul prête à quelque comique de situation dont elle s'amuse, joviale par essence. Le voir parler à une autre, c'est se rappeler que l'amusement est un masque, un baume sur les plaies béantes de tout ce dont on l'a privée.

La boîte que mademoiselle maladresse s’employait à apprivoiser frémit, de courtes secondes, avant de lui exploser entre les mains. Une gerbe de nouilles jetées à la figure, à laquelle répond un cri de surprise, un affolement des membres. Un temps de calme, pourtant, lui permet de reprendre ses esprits. De rire, nerveusement, du faux mouvement qu'elle a dû faire. De rire. Et Louison ne trouve pas de raison logique, à l'affreuse réalité qui veut que ça l'énerve d'avantage. Que son spectre se raidisse, se noircisse, d'un éclat de haine à l'égard de ces êtres de chair qui ont tout ce qu'elle n'a plus, et qui le gâchent en maladresse futile. Qui l'ignorent. Qui en rient. Maladresse se lève pour se rincer dans la cuisine, Colère apparaît sitôt derrière elle, à cette obsession étrange. Cette haine fugace et violente. Tu vas me sentir. L'eau coule. L'eau chauffe, sans même qu'elle y songe. Et de la sauce nauséabonde plein les yeux, Maladresse s'en rend aussi peu compte que Colère.

Le cri poussé quand la main s'avance sous le jet bouillant n'est plus de la surprise, mais le hurlement flagrant d'une douleur brutale, intense. Sur sa main, déjà, le cramoisi cuisant d'une brûlure.
Figée de stupeur, Louison s'arrête une seconde de haïr, dans le choc fugace d'avoir causé un vrai tort. L'homme rejoint la femme, qui balbutie encore dans son malaise bonhomme qu'elle a dû tourner le mauvais robinet. Parvient à s'arracher un sourire crispé, sa pauvre main tenue dans l'autre, tremblante de souffrance, où des cloques commencent à se dessine.
Louison recule, un peu. Le visage décomposé et le spectre morveux. Se mord la lèvre sans le sentir dans un réflexe ancré de honte, déprimée par cette nouvelle danse moins statique à tenter de soigner ses propres dégâts. Elle n'avait jamais blessé personne. Mais c'est de ta faute. Et de la sienne. C'est la faute de votre indifférence aveugle.
Et Louison tremble. Dans le tourbillon négatif qui n'en finit plus de l'avaler. Se sent ballottée bien plus fort qu'elle ne saurait ballotter les autres, sous l'écho de ses propres hurlements au fond de son crâne. Elle ferme les yeux mais ils hurlent. Elle se recroqueville mais ils hurlent. Se bouche les oreilles, mais ils hurlent.

Dégage... dégage... DEGAGE.

Le cri retentit, sonore, explosif, entre les murs de la cuisine.
Et de la surprise à la douleur, c'est maintenant de terreur que Maladresse hurle.
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Sam 28 Avr - 21:12

Tire le diable par la queue- Chinois ?... Chez toi. Une bribe de la soirée passée avec la métissée me revient en mémoire. Comme ça, comme un flash ; alors que mon cul se pose sur le divan et que Louison trouve le moment opportun pour travers la pièce sans grande considération pour les meubles. C’est que c’est difficile, de se rappeler avec exactitude tout ce qu’on a fait avant de se retrouver nus. Mais une chose est sûre cette réplique-là était sortie d’une bouche alcoolisée – elle était bien trop mauvaise pour sortir d’une bouche parfaitement sobre. Je crois. J’espère. D’ailleurs moi aussi, j’étais particulièrement alcoolisé. Ca ne m’arrive pas souvent mais, au Modern Nomads, ils ont parfois ce breuvage mongol que j’affectionne tant. De l’arkhii. Directement importé de Chifeng. L’autre soir ça avait un goût de nostalgie. C’est à peu près tout ce dont je me souviens. Ca. Les néons rouges du bar. L’éblouissant lampadaire de l’avenue principale. Le restaurant chinois Wa Fong qui était fermé lorsqu’on y est passé devant. Sa réplique. Les escaliers de mon immeuble qu’on a gravis avec une lenteur fébrile – entre deux embrassades captivées. Mon hall. Ma chambre. Ses seins. Ses reins. – Tiens ! Elle me tend des baguettes, que je prends dans un soupir déjà excédé. Je les fais danser entre mes phalanges peu habiles – par chance elles le sont lorsque je dois manier une arme. C’est dans cette contemplation risible et moyennement appliquée, que j’essaie de me rappeler le nom de celle avec qui je partage ce repas. Je n’ai pas vu sa boite aux lettres, moi. Je ne suis même pas sûr qu’on se soit présenté, en fait, moi. Et c’est qu’elle se met à rire, la brune. Pince mon avant-bras en se rapprochant légèrement. Je ne sais pas, en vrai, si je n’ai pas suivi l’entièreté de la conversation ou si c’est juste ma tronche qui est particulièrement drôle. Elle se trémousse. Lance un débat stérile sur l’actualité – des histoires étonnamment glauques pour un rendez-vous -  avant de dériver sur des choses plus frivoles en voyant que je ne réagis pas forcément au reste. Alors on échange. De façon superficielle. Sans en dire plus que ce qu’il n’en faut. Ca semble lui suffire. Elle est assez bonne conteuse – ne se souci pas de mon style lapidaire, sait quand il faut sourire et se taire. Je me souviens au moins pourquoi tu m’as plus. Jusqu’à ce que…

BOUM ! L’explosion est discrète, quasiment inaudible. Surprenante. Je me sens l’obligation de reculer, dans un réflexe stupide, quand l’autre se met à hurler, attaquer par son plat de pâtes. Le sofa, le sol, la table base, mon jean, son haut, ses bras, ses cheveux, ses yeux… Tout est recrépi. J’en relève même un peu le museau pour voir s’il n’y en a pas jusqu’au plafond. La maladresse est plaidée quand on sait, tous les trois, qu’il n’y a aucune maladresse qui aurait pu faire exploser un plat. Qu’un peu de magie et de la bonne grosse mauvaise volonté. La métisse se lève, dans une gêne palpable et une peur qu’elle tente de tempérer – avoue que tu ne te l’explique pas vraiment, ce qui vient de se passer. Elle fuit vers la cuisine, suivie de près par Fantômette qui, j’en suis certain, va se repaître de son incroyable talent de chieuse. Pendant un instant, je me dis qu’elle est assez jeune pour s’être clairement trompée de cible. Parce que, pour moi, il n’y a aucun doute possible : c’était mon plat ou mes globes oculaires qu’elle visait. Pas les nouilles de cette fille qu’elle n’a jamais vu passer – enfin, du moins, ne l’a-t-elle pas vu assez longtemps pour s’en formaliser à ce point. Je râle. Jure. Met un temps inimaginable pour retrouver l’usage de mes membres – ne pas filer droit dans la cuisine pour insulter une personne que je suis probablement le seul à voir. File vers la cuisine après qu’un couinement douloureux ait été poussé. J’intercepte la vivante à l’encablure de la porte, la main cloquée et les yeux humides. Elle s’excuse. Retient ses larmes dans un combo d’émotions. Finit par me tendre sa menotte tannée d’une claire brûlure. – Le robinet… Je… J’ai pas fait attention. Je crois que… Tu parles. Je serre un poing. Me retiens de me tourner vers la véritable fautive. La sens cependant bouger dans un coin de la pièce. C’est quoi la prochaine étape ? Je veux dire, après avoir brûlé mes invités tu les jette par la fenêtre ? Et moi tu me bouscule dans les marches en lançant des paris : mourra ou mourra pas du coup du lapin ?Dans la salle de bains, que je souffle dans un énervement palpable. – Tu trouveras quelque chose à te mettre des… - Dégage... dégage... DEGAGE. Non mais c’est une blague ? Mauvaise, sans nul doute. Beaucoup plus que celle que m’a servi la métisse l’autre soir. La métisse qui hurle, encore. Ses prunelles voguant partout à travers la pièce sans savoir où se fixer – si ce n’est sur rien. Elle recule. Trébuche. Manque de s’écrouler sur le sol. – C’était quoi ?, crache-t-elle dans un sanglot en rasant le mur en direction de la porte d’entrée. – Rien, que je réponds en sachant pertinament qu’elle ne m’écoute déjà plus. Elle tremble. Frémi. Pleure librement, enfin. Son mascara n’est pas waterproof, que je remarque lorsqu’elle s’agrippe à la poignée de la porte comme si c’était une bouée de sauvetage. La porte s’ouvre. La porte claque.

La soirée se termine dans une note terrible au relent de nouilles chinoises.

Silence.
Mo râble s’en va rencontrer le chambranle de la porte. Mes bras se croisent contre mon torse. Inspire. Expire. Et surtout, ne t’énerve pas de suite.C’était moins à elle qu’à toi, de dégager, que je vocifère d’un ton qui se veut dur. D’un timbre vibrant dans les graves dont une note d’accent étrange et étranger se dévoile. – A ce que je sache, elle a été invitée, elle. Quand d’autres se sont permis de pas trouver l’invitation nécessaire.Qu’est-ce que tu me veux ?, que je balance, comme ça. Comme si je me parlais à moi-même dans un moment d’égarement – comme on parlerait à la providence quand plus rien ne va. Comme on demanderait à la vie sans espoir de réponse. Mais j’ai espoir d’une réponse. Une réponse convenable. Alors je lui laisse le temps, à Louison. De sortir de sa torpeur. De respirer cet instant unique que je lui laisse – celui d’attraper une attention qu’elle a pourtant depuis des jours, sans le savoir. De comprendre que ce n’est pas un rêve et que je lui parle : A elle.

Dans un geste un peu brusque je me penche. Me détourne. Amarre mon regard au spectre vaporeux qui s’est redressé. Je crois que je la vois vraiment pour la première fois depuis qu’elle est ici. La longueur de ses cheveux me surprend – il me semblait avoir vu des photos de cette actrice avec une coupe au carré, mais je ne suis pas très cinéma, après tout – ainsi que la grosseur de la tache de sang sur sa chemise de nuit. Elle a été poignardé. Je ne sais plus par qui. Elle me paraît jeune, vu d’ici. Trop jeune pour chouiner dans ma cuisine en cet état fantomatique. Enfin. Il n’y a pas d’âge pour mourir.Ne fais pas cette tête, Princesse, on dirait que tu as vu un fantôme.

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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Dim 29 Avr - 12:19

Quoi..?

Elle est partie, la fille. Il est furieux, le garçon.
Des syllabes lâchées dans l'air, accentuées, si bien que dans le bruit de ses cris internes elle aurait juré l'entendre parler une autre langue. Une attention à demie accordée à ces mots semblant lâchés dans l'air, comme on crie à dieu, sans s'attendre à une réponse - ou s'avouer qu'on en désire une. C'est quand elle se redresse, que Louison les voit. Ses yeux. Droit sur elle. Dans les siens. A la transpercer, sans la traverser.
Une adresse directe, grinçante, un mot balbutié pour réponse, sans y croire.
L'eau qui s'écoule toujours, lâche des vapeurs à former de la buée sur les fenêtres, des bulles bouillantes fondent et marquent l'inox de l'évier. Le choc est tel, et si peu identifiable, que trois verres éclatent dans la seconde suivante. Involontaire, pourtant, à en croire le regard terrifié qu'elle lance aux débris étincelant dans l'air. Et ce réflexe, immédiat, même s'il est bon à déclencher toute la frustration du monde.
Fuir.
Dégager.
Avant de commettre l'irréparable.

Le temps d'un battement de cils, furieux ou pas, elle s'est volatilisée, Princesse.

***

Les murs de la caravane grincent autour du corps de Louison. Dans son indifférence et celle du monde, pour ce phénomène à la récurrence redondante. Connue. Oubliée.
Plus qu'un pouvoir interne hors de sa volonté, elle nourrit de plus en plus, la vive certitude de vents extérieurs, qui la trimbalent autant les autres : les objets fracassés, matières pliées, humains désormais martyrisés autour d'elle. Comme une distorsion dans le cours de la vie, une déchirure dans l'univers provoquée par son existence. Comme si relâcher son attention dans la violence, suffisait à mettre en colère la nature, déchaîner ce fragile équilibre qui fait tenir, comme un miracle, des milliers de molécules entre elles. Moins des émotions que des larsens, des sentiments que de la neige sur un écran. Elle ne s'énerve plus, Louison, elle grésille.
Elle blesse, et ne peut plus arguer que ce soit involontaire. C'est l'envie de faire mal qui la domine, la destruction et la mort, dans cet entre monde où il n'y ni vie ni naissance. Cette fragile limite entrevue au bout de son chemin, entre punition et vengeance. Cette pensée abstraite, qui la frôle toujours, encore ce soir : si c'est pas Lui, ce sera les autres, et puis tant pis.
Alors les murs grincent, autour de la matière inaudible de son ectoplasme. Une absence de spectateur, qui l'effondre et la rassure. Elle se souvient des débuts, Louison. Les gerbes de fleurs autour de la caravane, les inconnus effondrés devant le mémorial, et pas un seul visage qui lui fût familier. Elle se souvient de ces deux garçons venus chercher le frisson dans la rumeur des phénomènes, ressortis traumatisés d'avoir été immergés dans son propre meurtre. Elle se souvient de cet homme ventripotent, qu'elle a vu se masturber au milieu de la pièce, recroquevillée dans un coin de mur, trop choquée pour le déranger. Elle voit encore la trace qu'il a laissée sur le sol.
Elle se souvient de tout ça, et beaucoup moins du reste. L'odeur des bras de sa mère, dans ces limbes sans parfum ni saveur; le sourire de son père, maintenant qu'on ne lui sourit plus du tout; les éclats de rire de son grand frère après un mauvais tour, condamnée aujourd'hui à entendre d'autres familles rire sans elle.

Ce soir elle se souvient surtout des deux prunelles mordorées ancrées dans les siennes, sans la traverser - comme d'un coup de poignard, un électrochoc. On perd l'habitude, à force, d'être seulement regardée. Quelle putain d'ironie.

C'est dans les vents maladroits de son incertitude que la caravane ballote, en cette soirée sans la moindre brise. Une hésitation diabolique à poursuivre des choses qui se concrétisent, et pas de la façon dont elle l'avait prévu. Un arrêt devant l'obstacle, la réalisation tétanisante de ses propres désirs. La mort. Sa mort. De lui ou de quelqu'un d'autre.
De ce qu'elle est entrain de devenir, elle qui ne devrait déjà plus être.

***

Elle voudrait lui faire une scène - une vraie, cette fois.
Elle voudrait lui dire que c'est un salop, d'avoir attendu si longtemps, s'en empêche dans l'ersatz de clairvoyance qu'il lui reste. Consciente que la plainte est irrecevable, comme il le serait d'arguer qu'elle aurait agi autrement, si elle avait su qu'elle était regardée. Même si c'est vrai - parfaitement évident. Qui n'a pas rêvé de pouvoir faire tout ce qu'il voulait sans être attrapé, qui ne céderait pas à l'infime consolation de telles futilités dans la fatalité macabre de sa propre mort. Qui n'est pas différent, dans ces moments maudits où il est seul. Elle se sent épiée à son tour, Louison, dès que ses yeux se posent sur lui, obligée de se souvenir que les siens l'ont vue agir. C'est l'ironie karmique de son intimité violée, d'avoir été observée dans des comportements sans décoration. Elle s'est toujours voilée de charme, excusée dans la mécanique d'attitudes envoûtantes; alors être ainsi connue de prime abord dans la parfaite spontanéité de ses jeux frivoles la met en rage. Elle se sent trahie, Louison, mais parvient à se rappeler que ça la rend seulement ridicule.

Daägan est assis, plongé dans ses sempiternelles lectures, imperturbables et interminables.
Louison le constate dans une moue brève, contrariété minime au milieu des bourrasques qui la fragilisent. Elle l'aurait préféré endormi, pour recouvrer un sentiment de maîtrise, l'illusion apparemment, de quelque supériorité sur la situation. Intimidée par cette nouvelle donne, terrifiée par ses implications, Princesse s'avance pourtant dans la pièce - altière, actrice. Elle pouvait affronter dizaine de photographes et centaines d'yeux autour d'elle dans l'éclat d'un sourire, se souvient-elle, ce n'est pas un homme seul qui la fera reculer, fut-il une montagne, un tueur. Il n'y a plus rien à tuer. Insolente, elle franchit le centre de la pièce, flotte séant sur le fauteuil en face de lui, les yeux campés sur son visage ; la pupille frémissant, pourtant, dès que la sienne la trouve à nouveau. Toujours aussi perturbante, il faut quelques secondes à Louison pour s'habituer à ce regard, dans la comédie parfaite de son nez haussé, son port bien droit. Si le coeur pouvait battre, il s'affolerait de combattre un tel regard après des mois sans exercice, mais elle n'a pour preuve de son trouble que le vacillement irréel de sa silhouette translucide, comme ballottée dans le vent de ses propres contradictions.

Je veux que tu tues quelqu'un. déclame mademoiselle, dans le ton incertain des problématiques peu communes. Elle ne connaît pas les protocoles pour mettre de l'emphase à pareille demande. Déstabilisée par la formalité aberrante de sa posture après un séjour aussi impudent, Louison dérape dans un battement de cils, se rattrape d'une hésitation maladroite.
Je veux que tu tues quelqu'un s'il te plaît.
Un haussement d'épaules ponctue le ridicule qu'elle éprouve à mettre de la politesse dans la violence d'une telle requête, pour ménager des humeurs à l'orage chez son interlocuteur.
Il s'appelle Roger Polks. C'est l'affaire d'un aller-retour, et tu n'entendras plus jamais parler de moi.
Pommade maladroite, Princesse s'est déjà connue plus subtile, que ce sucre glace saupoudré devant son nez sur un gâteau visiblement empoisonné. Elle s'entête pourtant, à atténuer la gravité de son propos dans des considérations plus charmantes, campée dans le romantisme qui la caractérisera jusque dans sa mort.
Le temps que tu sois prêt, on sera peut-être en automne. C'est beau, Paris, en automne.

Un silence laisse, à son tour, à monsieur le temps de réaliser l'ampleur de la situation. Il a toujours l'air furieux; et dans sa fureur, il est terrifiant, même pour les morts. Louison a toujours désespéré des gens qui savaient se contenir. Trouvé l'expectative d'un courroux qui ne venait pas, bien plus glaçante que les hurlements les plus funestes d'Amytiville. C'est comme regarder le compteur d'une bombe se vider, et il est amusant de constater que ça ne perd pas de son impact quand on est mort. Elle l'admirerait, peut-être, si elle n'avait pas à le subir, comme une enfant attendrait la sentence de ses bêtises.
Pourtant, Princesse n'a pas été dessinée sans audace. Et dans le défilé silencieux des secondes, elle finit par déborder, cette question qui la tiraille. Semi timide, à demie agacée, déjà.

...C'est depuis le début ? Pas besoin de mots, une oeillade suffit à donner une réponse qu'elle connaît déjà. Ce n'était pas que des impressions, ces mouvements imperceptibles. Ces attentions, involontaires, réflexes musculaires malheureux d'un homme qui s'entêtait à la convaincre de son invisibilité. A l'ignorer. Un rideau se soulève et retombe, brusquement, sous l'insolence incroyable de la colère de Louison. Et ça lui brûle les lèvres; même si c'est aberrant.
Pourquoi ? Comment ?
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Dim 29 Avr - 17:20

Tire le diable par la queueTu vas tout faire péter dans mon appartement, à ce rythme, Princesse. De la vaisselle en moins, une eau qui ne cesse de faire grimper la température et une émotion palpable de là où je suis – voilà ce que je pourrais dire si on me demandait de décrire la scène qui se déroule là en quelques mots. La blonde est tétanisée. Elle me fixe. Je la fixe. On se fixe. Et dans cet échange de regard – l’un plus circonspect que l’autre – une tonne de questions surgit. Des questions muettes qui ne franchiront pas la barrière de ses lèvres – probablement parce qu’il est beaucoup plus simple pour elle de faire comme si elles n’existaient pas. Maintenant je dois être soit le pire des connards, soit un mec vraiment bizarre. L’effet de style n’est pas salvateur. En tout cas il semble durer des heures. L’évier vomi de la vapeur – elle rampe le long de mon meuble de cuisine – avant que le fantôme ne disparaisse, laissant derrière elle un silence humide et une atmosphère étrange – paisible ? Non, pas paisible. C’est autre chose. Entre le goût de l’inachevé, un vide percutant et une victoire sans saveur. Si j’avais su que ça allait être aussi simple, de te faire partir, peut-être t’aurais-je vu plus rapidement. Peut-être. Ou peut-être pas. Si. Si, certainement, crie l’encéphale sous un pic de colère quand je me dirige vers le robinet pour l’éteindre d’un geste sec. Pas le temps pour l’étude psychologique – surtout la mienne – du taux d’agréabilité de ces dernières semaines où, bien que l’autre présence fût ignorée, elle m’a permis de ne pas me sentir seul. J’ai toujours aimé être seul. Mais il y avait une certaine facilité, là, à apprécier de ne pas l’être. Parce qu’elle, elle ne savait pas qu’elle existait dans mon monde. Elle ne me demandait rien. Elle avait l’espoir qu’un jour je lui porte une attention particulière – cet espoir aurait encore pu la tenir longtemps. Elle se contentait de ce que je lui donnais – pas grand-chose si ce n’est rien. Elle était là parce qu’elle m’avait choisi ; que, même si l’exercice aurait été plus facile avec quelqu’un d’autre – beaucoup moins têtu et imperturbable – elle estimait que j’étais à la hauteur du challenge. Quel challenge ? Qu’importe.

Je me détourne pour ramasser les débris de verre. Range. Pousse. Nettoie. Me décide à enlever le sac poubelle plein de ma glace de salle de bains pour le mettre dans le couloir. Débarrasse la table de toute cette bouffe chinoise pour la mettre dans le frigo. Balaie. Aspire. Astique. Fume en ouvrant grand la gigantesque fenêtre du salon. La laisse ouverte lorsque je vais m’échouer sur le canapé, le bouquin allemand entre les paluches. Je mets un instant interminable à m’y remettre dedans, trop absorbé par l’horizon qui se dévoile sous mes yeux en des couleurs distinctes – sans cette présence, derrière moi, qui essai de lire au même rythme que moi. Je vais pas regretter un fantôme, ça serait parfaitement stupide. Je me voûte. Tente de me détendre dans ma lecture. Bute plus que d’habite sur les mots et les termes ; les tournures et les significations. Jusqu’au grincement de parquet – discret et subtil. Jusqu’à ce que la sensation de ne plus être seul ne me prenne, encore, jusque dans le bide et qu’un poids s’échappe de mes épaules. Mon plaisir du jour : te hurler dessus pour te faire disparaitre moi, et pas que tu me bêches au milieu de ma propre cuisine. Je soupire. Plante mon nez dans mon bouquin dans une application beaucoup plus sincère. Dédaigne les déplacements spectraux. Me cache derrière la couverture de Süskind. Le Parfum. Avant de redresser un sourcil. De jeter et amarrer mes prunelles mordorées à celles de mon interlocutrice. Plus besoin de faire comme si je ne te voyais pas, n’est-ce pas ? Tuer quelqu’un. Tu as un sacré aplomb, Princesse. S’il te plait. Tu me surprendras toujours. Je ne suis cependant pas certain que ce soit la bonne formule à employer lorsqu’on veut ôter la vie. On ne dit pas s’il te plait lorsqu’on veut tuer. On ne dit pas pardon. Excuse-moi. Je ne voulais pas. On relève la tête et on assume notre décision sans politesse. Les morts se foutent de la politesse, ceux qui les tuent encore plus. Et tu dois en savoir quelque chose. Et je veux lui dire. Dans un élan d’une violence froide. Dans un raclement de gorge et un rictus méprisant… Pourtant je me tais. Terrasser par la douceur de la formulation. Par ce clignement de paupières basique et commun ; le genre que l’on peut voir chez n’importe quel individu mais qui chez elle, me ramène à des souvenirs familiers et réconfortants. A une innocence vexée et bafouée. Tu me ferais presque oublier que tu es tâchée de sang et que je suis très énervé contre toi. Presque.

Le reste des aberrations tombent. Polks. Aller-retour. Le temps que je sois prêt. Je prends cette remarque comme une insulte. Comme si quelqu’un méritait que je sois prêt. Moi. Comme si quelqu’un pouvait se mesurer à moi. L’ego est piqué. La mine se referme. Le râble se décolle du dossier. Paris. Automne. C’est une blague. Dis moi que c’est une blague. Tu ne penses pas vraiment qu’un tueur à gages se déplace par bonté d’âme ? Par politesse ? Je laisse planer un silence mortifère quand elle semble réfléchir à ce qu’elle pourrait rajouter. Des interrogations plus personnelles – auxquelles je n’ai pas forcément besoin de donner de précisions pour qu’elle comprenne – s’ajoute à la conversation. – La France est laide, qu’importe l’époque, murmuré-je. Nouveau silence. Ma langue claque sur mon palais. Mon bouquin se referme brutalement. – Je veux que des vaches chient des billets de 500$, maintenir ma musculature en regardant les autres faire du sport, penser à un plat et qu’on me le prépare, que les journées durent plus de 24h, que la terre tourne dans le sens inverse des aiguilles d’une montre juste pour voir ce que ça fait et avoir toutes les plus belles femmes du monde à mes pieds… Mais surtout je veux que tu partes, s’il te plait. Et pas parce que j’aurais tué quelqu’un pour toi, mais parce que c’est mieux pour tout le monde que tu le fasses. Je hoquette, moqueur. Et dans mon hoquet je balance sur le fauteuil en face de moi le livre que je tiens encore. – Je ne sais pas comment tu as su que j’étais un tueur à gages, cependant tu aurais dû creuser encore un peu pour savoir que je n’exécute pas de contrat par altruisme, Princesse. C’est 30000$ par tête, que je demande. Et au vu de ta structure spectrale, je pense qu’il sera difficile pour toi de me les amener. Alors tu peux vomir toutes les formules de politesse que tu veux, briser toute la vaisselle que tu veux, hurler sur toutes les femmes que tu jalouses. Je. Ne. Cèderais. Pas, articulé-je quelques octaves en dessous de mon timbre habituel, les phalanges crispées et blanchies sur l’accoudoir de mon canapé. – Parce que tu ne m’effraie pas. Roger Polks mourra. Tout le monde meurt. Mais pas de ma main. J’imagine que ce n’est pas les tueurs à gages prêt à exécuter des contrats pour le fantôme de leur actrice préférée qui manquent. Va voir l’un d’eux. L’un de tes fans. N’importe qui mais pas moi. Pourquoi moi, de toute façon ? - Maintenant, dehors… Dehors. DEHORS ! grogné-je en me mettant sur mes jambes. Campé de toute ma hauteur. Toisant la Princesse aux battements de cil familiers. Or ce n’est pas Bloody Mary. Répéter trois fois les choses en gesticulant fort ne les rend pas plus réelles qu’une volonté pure – celle de disparaître en l’occurrence.

Et est-ce que j’ai vraiment envie qu’elle disparaisse, dans le fond ?
Louison c’est comme une tumeur à laquelle on se fait.

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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Lun 30 Avr - 7:36

Les insultes commencent, déjà, une scène qui a perdu du vaudeville un peu ubuesque des précédentes.

On commence par les pays, bientôt les ancêtres auront des acouphènes.Est-ce que je te dis, moi, que la Mongolie est rien qu'une montagne de rien dans une plaine de rien, à laquelle personne ne pense, avec trois yourtes au milieu ? se retient-elle se surenchérir, Louison, dans un élan de chauvinisme un peu idiot. Peu certaine de devoir encore défendre son vieux pays, elle qui qui ne le reverra jamais. Une caravane, un lac et un tueur, voilà sa dernière patrie.
Ce n'est qu'une démonstration supplémentaire, si elle était nécessaire, que savoir parler tous les dialectes du monde ne nous confère pas le bon goût, et que seule le plus borné des animaux s’entêterait à apprendre une langue si complexe s'il n'en aime pas la nation mère. Juste pour insulter l'autre en étant sûr de se faire comprendre, sans le moindre doute. Dédaignant l'affirmation d'un regard au plafond, Princesse se durcit pour affronter les suivantes, plus anglophones, pas moins désagréables; et dénotant d'un pragmatisme qui ne devrait pas la surprendre, venant d'un homme qui s'organise pour tuer - tue pour vivre. Les yeux du spectre lorgnent sur la couverture du livre qu'il a jeté à côté de lui, pour se divertir des colères, dans une moue dubitative. Lire le portrait profondément macabre et poétique d'un homme enfermé dans l'obsession de capturer la beauté en flacon, et se grandir encore de ses envies d'argent et de femmes, c'est une démarche aussi stérile que d'apprendre des cultures qu'on méprise. Alors par entêtement, romantisme ou simple déni, Princesse refuse d'y croire, à ce tableau qu'il se dessine devant elle, abject et creux. Commence à se laisser convaincre que c'est un salop, beaucoup moins qu'il n'est qu'une coquille vide.

Essuyant la fin de ses moqueries d'une oeillade au sol, l'une encaisse le hoquet moqueur de l'autre d'un vacillement blessé, plus qu'elle ne voudrait le croire. Sans comprendre, l'espace d'un coup dans le ventre, comment on peut se réjouir de laisser entendre que le monde se porterait mieux sans lui, à un être qui n'a pas choisi d'y être enfermé. T'es un salop.Mais farouche, elle encaisse, Louison ; comme sa colère brusque, ses affirmations péremptoires, ses récriminations réclamées - un rire dédaigneux même, à l'allusion grotesque d'une jalousie quelconque.

Elle encaisse son refus, son cri, son corps relevé face à elle, qu'elle devrait se tordre le cou pour voir si elle ne se levait pas sitôt de concert, dans un affrontement de regard imbécile. Moi non plus, tu ne m'effraies pas, que lui lance sa pupille courroucée dans un mensonge muet. T'es un salop mais tu m'effraies pas. Même s'il la terrorise, peut-être un peu, juste pas assez pour oublier qu'il ne peut pas l'atteindre. Se campe, s'entête, serre ses petits pointg qui incapables de cogner, le minois rehaussé que personne ne peut blesser. Rétorque d'une voix qu'elle ne saurait aggraver pour l'emphase, mais que la mort a le mérite de rendre un peu plus macabre, atténuer presque le ridicule d'une telle violence lâchée par une bouche aussi visiblement inoffensive.
Je veux pas qu'un fan tue Roger. Je veux pas qu'on le tue pour moi. Je veux qu'il meure, point.
Inutile de se violenter à expliquer pourquoi. Pourquoi Roger. Même si ça n'avait pas été dans les journaux, même si les gerbes de fleurs et les associations féministes ne lui rappelaient pas ce funeste anniversaire, un fantôme, fusse t'il futile, ne voudrait pas la mort d'un seul homme parce qu'elle n'aime pas la façon dont il s'habille. Alors, pourquoi Daägan. Lousion se dégage la nuque d'un mouvement de menton pour esquiver la question muette, les mirettes fuyantes vers un coin de mur, moins affirmée quand elle assure, d'une plus petite voix.
Je préfère encore un homme qui m'ignore, qu'un homme qui m'adule.

La mort lui aura au moins appris que l'obsession n'est poétique que dans les livres et le chevalier envoûté par sa belle, bon pour les enfants qui n'ont pas de sang sur les mains. Que la passion est une chose qu'on adore, jusqu'au jour où elle vous tue. Que les gens pragmatiques la dépitent - sans doute la raison pour laquelle elle a si vite collé un tueur plongé dans des livres - mais que les romantiques commettent des actes hors de toute portée humaine, pour le meilleur et surtout pour le pire. Que voir des animaux déféquer des grosses coupures et des femmes à ses pieds, ce sont des velléités minables, issues d'une pensée pratique qui ne la poignardera pas par désir passionnel. C'est bien le spectre d'une terreur qui, d'ailleurs, assombrit celui de ses prunelles à la seule réminiscence de quelque adoration - essuyée sitôt dans la conviction renforcée d'avoir ainsi choisi le moindre danger pour elle-même.
T'es un salop mais tu le tueras, toi, et pas quelqu'un d'autre.

Alors Louison s'entête, même si elle le fuit, par les voies intérieures. Traverse la montagne sans une once de pudeur, dans une expérience aussi désagréable pour lui que pour elle, mais qui nargue avec audace, son évidente supériorité physique. Une traversée qui leur laisse un froid au corps à tous les deux, une sensation fugace d'avoir plongé dans le centre de la terre pour elle, qu'elle interroge d'une oeillade effrayée dans le dos du tueur. Oublie pourtant pour l'heure, dans la considération de ses désirs, de ce qu'elle n'a pas fait tout ça pour abandonner dès qu'on tempête un peu, et l'insulte beaucoup.
Il sont tristes à pleurer, tes désirs. Et puis j'y crois pas une seule seconde.
Déclame donc Princesse au guerrier qui se tourne vers elle, bras croisés sur sa poitrine, moue insolente sur les lippes, presque de l'espièglerie dans le regard.
Mais ils sont bien la preuve que l'argent est pas ta seule motivation. Il doit bien y avoir une chose qu'un être invisible pourrait t'obtenir, si tu n'étais pas si buté. Je peux chanter dans les oreilles de toutes les femmes de la ville pour qu'elles se jettent à tes pieds, si y a que ça qui te rend heureux. Je peux apprendre à faire grossir tous les autres hommes et même arrêter le temps, si c'est ce qui fait ton bonheur. Je peux aller lire tous les livres et te les raconter le soir, et c'est moins triste que des coupures de cinq-cents sortis du cul des vaches, mais peu importe. L'important, c'est que je peux aussi employer mon éternité coincée dans ce bled à t'empêcher de dormir, jusqu'à ce qu'on te retrouve dans une chambre capitonnée à boire tes repas à la paille ; alors qu'il suffirait de faire ce que tu sais déjà faire pour que je me volatilise à jamais.
T'es un salop mais je suis plus têtue que toi.
Rehausse le visage d'un coup de menton orgueilleux, déniant les accusation jusqu'au plus profond de son ectoplasme.
Et je suis pas jalouse de cette grosse dinde. Je m'ennuyais, c'est tout.
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Lun 30 Avr - 19:50

Tire le diable par la queueBaston de regard.
Sourcils froncés. Poings serrés. Tout y est pour déterminer lequel des deux a, présentement, le plus de couilles à poser sur la table. Une analyse faussée par la question qui se distille dans l’air – celle du choix du tueur. Et la réponse plus risible encore que cette situation improbable – si mes voisins me voient à travers ma fenêtre ouverte, ils vont se demander à qui je cause et elle aura réussi à m’envoyer en hôpital psychiatrique avant même de l’évoquer. En tout cas elle ne veut pas d’un fan, Louison, pour exécuter ses desseins morbides. Elle veut juste un tueur, Louison. Un vrai, un dur. Un qui pourra faire un travail qu’elle est techniquement incapable de fournir. Merci Captain Obvious, jusque là j’avais compris que tu voulais qu’on le tue pour toi, Roger. C’est même le centre du débat. C’est à mon tour de détourner les mirettes pour les lever jusqu’au plafond, la tension palpable descendant légèrement dans l’apaisement qu’elle réussit à apporter – l’ironie est salvatrice, parfois. Un véritable miracle malgré le timbre et la réelle mauvaise volonté qu’elle met à ne même pas faire semblant de partir – ne serait-ce que pour le principe, je suis un mec qui fait flipper. Tu flingues mon autorité, Princesse, mais je garde la fierté de dire que j’aurais essayé de l’imposer à un fantôme… Têtu le fantôme.

Mes phalanges se détendent. Mes bras chahutent sur mes flancs – ballottent au rythme irrégulier des syllabes de la martyre. Trop adulée, la Princesse. Tellement adulée qu’elle en est morte. Ce doit être une histoire comme ça. Je crois. Son histoire à elle. Je suis certain de l’avoir lu, l’article qui y était dédié – d’avoir mis des heures à le lire parce que ça ne faisait pas longtemps que j’étais arrivé au pays lorsque ça s’est passé. J’esquisse le geste de me pincer l’arête du nez. Soubresaute presque imperceptiblement quand la masse spectrale me traverse de part en part. Frissonne face à la sensation, qu’étonnamment, je ne trouve pas plus désagréable que sortir trop peu habillé en plein milieu de l’hiver Canadien – une impression terrible de geler sur place, rapidement relayée par une impression de chaleur brûlante. Ca me brûle les entrailles. D’un brasier humide. Ca m’arracherait presque un soupir que je scelle dans ma gorge pour ne pas le lui offrir. Ca me fait palper mon ventre quand je mime le mouvement de m’essuyer – mais il n’y a rien à essuyer, même pas un morceau visqueux d’ectoplasme. Alors je me refuse de lui demander de recommencer, pour rire. Quand on a connu l’Enfer, Princesse, tout nous paraît risible, tu sais.

Mes épaules frémissent lorsque je me détourne. La provocation jetée fonctionne ; tant et si bien qu’elle laisse s’afficher sur le visage de ma comparse une expression satisfaite. Ils sont parfaits, mes désirs, que j’aimerais lui répondre quand elle enchaîne pourtant - plus joviale qu’un Hannibal déballant ses nouveaux scalpels, une Louison déballant ses menaces. La panoplie de ce qu’elle pourrait faire pour moi passe au second plan, quand bien même les contes qu’elle se propose de me narrer avant que je ne m’endorme font glisser devant mon regard un voile désireux. Le reste vend beaucoup moins de rêve – mais si je peux te voir, tu ne te demande pas toutes les autres choses que je suis capable de TE faire, moi aussi ? Je dodeline du chef. Ecrase les propositions d’un revers de main impétueux. Serre la mâchoire dans une négation qui n’a pas besoin d’être énoncée pour être clairement comprise – même si ça me tente de savoir jusqu’où tu peux aller pour avoir ce que tu convoites ; tout ça ce n’est rien parce que sitôt ton Roger mort, plus aucune de tes promesses ne sera tenue, et tu ne sauras pas si je tiendrais les miennes quand je te demanderais de me lire des livres. C’est le cercle vicieux de la méfiance.

Je ricane face à l’orgueilleux mensonge. – Pas jalouse ? que je balance à l’instant où mes jambes cèdent sous mon poids. Mon séant retombe lourdement sur mon canapé. – Tu parles. Il a bon dos, l’ennui. Tu as juste voulu m’emmerder. Quoi que j’aie encore un doute sur le moment où tu as pris la décision d’ébouillanter les mains d’une inconnue. Après, chacun ses passe-temps. Je tue des gens, ai-je vraiment le droit de te juger ?

Mon visage se campe vers la ville, drapé d’une expression soudainement plus sérieuse. Le ciel est bas, terne et gris. L’atmosphère est lourde, suffocante et moite ; la pauvre fenêtre ouverte ne laisse même pas passer une seule petite brise. Quelques oiseaux se risquent à quelques derniers envols, vers certaines tuiles voisines où ils se faufilent, regagnant leur cocoon familial avant l’orage qui semble vouloir percer. Des éclairs à l’horizon. Aucune étoile. Une lune timide. – Tu ferais bien d’aller le buter toi-même, lâché-je au bout d’un interminable silence. Je peux sentir sa présence, dans mon dos ; deviner son spectre et sa chemise de nuit voler au-dessus du sol de mon salon. Et sa mine… Sa mine… Je l’imagine plisser son minois éternellement jeune en une expression profondément méprisante - surprise. Je l’ai vu faire ça, un jour, alors que je tentais de saisir la charabia complexe d’une opératrice télécom. Louison était assisse dans un coin, en pensant que je ne la voyais pas. Je ne saurais pas décrire comment elle fait mais, elle a cette capacité magique à te faire comprendre que tu dis la chose la plus stupide du monde sans même ouvrir la bouche. C’est humiliant et, en même temps, particulièrement fascinant. - Ton Roger. Si tu es capable de faire ce que tu me menaces de faire, il se jetterait par sa fenêtre en moins de temps qu’il ne faut pour le dire pour s’épargne l’hôpital psychiatrique. Ne doute pas en ton aptitude à être chiante rapidement parce que j’y résiste. Je penche la caboche. Et assez terrifiante et déterminée pour cramer la main d’une parfaite inconnue. Il te suffirait de tourner le mauvais bouton de la douche et de l’enrouler dans son rideau, ton Polks, pour te venger sans l’aide de personne.Cache toi dans la premier cale d’avion que tu vois passer à la place d’essayer de me faire monter dedans. Je peux pas blairer ça, les avions, en plus. Je récupère mon bouquin. L’ouvre à une page aléatoire. Le refaire. – Avant que les hostilités ne commencent, Princesse… Comment tu m’as trouvé ? Outre le fait que je ne saurais visiblement jamais pourquoi elle m’a choisi moi, je peux bien essayer d’avoir une moitié de réponse convenable. - Tu n’as pas dû entrer dans le premier appartement au hasard, j’imagine. Ni regarder dans le bottin des super tueur à gages de Blackwater. Et… Je grimace. – Tu m’excuseras mais je ne veux pas croire que tu ais de la chance. J’acquiesce. – Si tu me donne une réponse acceptable je te dis comment je te vois… Littéralement. Pas émotionnellement. Emotionnellement j’ai toujours envie de retrouver ma tranquillité pendant que tu vas Choper la peau de Roger Rabbit Polks.
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Mer 2 Mai - 6:06

Daägan se bande, se durcit, se détourne, se moque puis se relâche. Piquée dans sa fierté, Louison essuie l'allusion d'une moue dédaigneuse, dans l'invisibilité recouvrée d'un homme qui ne daigne plus la regarder. Amarré à sa fenêtre de longues secondes, tout à coup, comme un capitaine à la proue de son navire défierait la météo en un regard, d'oser frapper son bâtiment de tous les vents de l'enfer. Elle ne sait pas ce qui l'inspire tant, et l'espace d'un instant ça la dérange, ça la démange, que d'imaginer ce qui lui passe dans le crâne. Sans doute cherche t'il la solitude, ou l'éphémère illusion de l'avoir recouvrée, ignorant la présence pour prêter attention à des paysages plus vides. Plus agréables, même lourds, moites et inertes comme une gravure de plomb.

Offusquée qu'il puisse si aisément se sortir de la joute verbale pour s'adonner à des contemplations intimes, Princesse se prend des envies de le secouer comme un prunier, se morfond de son incapacité parfaite à ce faire. Elle tient bon, pourtant, malgré l'évidente faiblesse de sa propre susceptibilité, quand le Guerrier semble assez en maîtrise de lui-même pour mesurer les siennes. Rendue aux failles narcissiques de ce qu'elle renvoie à cet homme, lui qui se soucie moins, quoiqu'un peu, de son image aux yeux de l'autre - catalysée par la terreur qu'il lui inspire, une carte sur laquelle elle mise. Louison compte sur ses talents de comédienne pour le convaincre qu'elle n'est pas intimidée, se fait l'effet de l'inconscient piquant le taureau jusqu'à ce qu'il charge. Mais sans futilité, dans la rigueur scientifique d'une étude, hypothèse raisonnement conclusion, en un seul essai. Sans avoir droit à l'erreur, à composer avec une subjectivité loin des hommes de science. Quand les événements récents lui prouvent l'évidente instabilité de l'entreprise, où des humeurs névrotiques viennent cloquer les chairs de ses efforts. Blessez involontairement l'animal, et la charge serait immédiate, destructrice et finale. Un jeu d'équilibriste, une corde sur laquelle elle vacille, dans ce face à face où l'adversaire aura moins de scrupule à l'attaquer pour vaincre. Ce qu'il fait, déjà. Volontairement ou pas, cet homme à un talent certain, à se rendre blessant dès qu'il ouvre la bouche, toucher au cœur sans même faire mine de se rendre compte. Et la réaction escomptée se concrétise, quand dans son dos Louison esquisse une moue injurieuse, y cache la profondeur de ses propres meurtrissures. Ridicule, Princesse, à chercher la superbe sans un regard sur elle, éternellement, ne s'y laisser surprendre que par égarement. Idiot ou salop, son cœur balance, et Louison se retient de perdre une main conséquente en hurlant, tout simplement, qu'il faut être imbécile ou complètement indifférent pour ne pas déduire de sa présence, qu'elle ne peut pas partir. Ne pas répondre, dans cette certitude cuisante d'exposer bien plus grande faiblesse qu'un pauvre narcissisme en ce faisant - faiblesse qui dans pareil échange, serait aussitôt utilisée contre elle. Ne pas envoyer ma main traverser ta joue, dans un effet parfaitement raté - ou faire rentrer l'appartement en combustion spontanée dans un autre trop réussi. Ne pas détruire les limites de mon manque de discernement, dans un revers terrible et tragique, une plongée dans le gouffre de la violence arbitraire. Ne pas trouver un substitut à l'homme que je ne peux pas tuer en l'homme qui refuse de le faire, puis me dire que tous les hommes sont autant de substituts valables ensuite. Ne pas céder aux envies macabres d'un twist shakespearien, l'explosion d'une haine arbitraire et tentante à l'égard de la marée humaine ; en commençant par celui qui en quelques semaines a su me rappeler l’individualité dans la masse, même si c'est un salop. Un salop humanisé. La haine est plus facile envers les êtres qu'on a personnifiés.

Tout ça, Louison le retient, le jugule, la silhouette frémissant dans son dos sous les assauts de ses fêlures. La douleur qui est pire que tout le reste, d'être retenue aussi loin de tout ce qui lui importe, dans le grain de beauté le plus anonyme sur la carte du Canada, seule avec un tueur et un salop. Intimité brisée dans l'atmosphère qui s'alourdit dans le dos de Daägan aussi sûrement que l'orage menaçant sous son regard; les meubles frémissant autour de lui, livre ouvert, insupportable des réactions du fantôme - comme il existe des tutoriels pour décrypter les attitudes de fichus animaux de compagnie. Comment garder contenance quand on pourrait presque faire un jeu des divers boutons à presser pour savoir quel phénomène surnaturel on en retire ? Le laissant éluder lui-même l'offense imbécile de ses réflexions pour une autre question, Louison compte sur l'indifférence sidérante de l'homme, pour l'empêcher tout simplement de relier les points entre eux. S'engouffre aussitôt dans la brèche de sa curiosité, recouvrant toute sa superbe, un sourire badin sur les lèvres, qu'on devine jusque dans sa voix.

Oh, c'est une histoire charmante.
Choix de mot quelque peu macabre, sans doute, quand on ne se voit pas contraint de vivre avec la mort, assez pour la banaliser en anecdote. Joignant un fauteuil face à la terrifiante montagne comme on s'installerait pour un bon thé, elle palabre, Princesse, dans l'évident talent de conteuse de son métier, l'emphase merveilleuse mise sur les mots et l'amour qu'elle a pour leur récitation, comme si elle racontait l'histoire la plus passionnante que le monde ait un jour écrite.
C'est un homme que j'ai rencontré près de l'église. Assez grand, costume en tweed, le visage anguleux et le nez aquilin. Irlandais. Avec un trou parfait au milieu du front et un autre sur l'occiput, plutôt esthétiques. J'ai déjà vu des morts en bien plus mauvais état.
Une oeillade décochée à la hâte le dissuade d'y voir le moindre rapprochement avec le tableau morbide qu'il a sous les yeux, avant de balayer l'instant dans un mouvement vaporeux de chevelure, pour ajouter avec dogme.
Il se morfondait de ne plus pouvoir entrer dans les lieux de culte, et de ne plus cesser de réapparaître dans ton sillage, alors que ses chats lui manquaient terriblement. Lui-même se disait assez déprimé avant sa mort, et qu'il ne ressentait pas d’amertume particulière à s'être fait assassiner. Je crois qu'il avait été très seul, cet homme... A force de conversation, on a soulevé le voile sur l'incompréhension de son meurtre par un illustre inconnu qui le retenait là. J'ai commencé à te suivre, et c'est par déduction que j'ai compris que tu avais été payé pour l'assassiner. Il a marmonné quelques mots sur une industrie pharmaceutique, il a souri, et s'est volatilisé. Et moi, j'ai trouvé un tueur à gages.
Tueur sans lequel Louison n'aurait sans doute pas concrétisé les profonds désirs qui la maintenaient elle-même entre deux mondes. Elle aurait peut-être accepté. Se serait sûrement désespérée, perdue dans la marée visqueuse de son découragement. Finalement, ses envies ont moins conditionné le choix de cet homme, que cet homme n'a catalysé l'Envie elle-même.Qui est malchanceux, maintenant ?
Et elle retient, à nouveau, de le dire. Je ne peux pas partir, et c'est évident, idiot. Sinon je ne serais pas là. Je ne m'épuiserais pas à te convaincre, de gré ou de force. Je souffrirais moins, je pardonnerais plus, et trouverais peut-être la force d'accepter. Si je n'étais pas là. Si je n'étais pas seule. Tous les oscars du monde ne pouvant l'aider à prononcer ces mots sans s'y briser visage, jeu et contenance.
Se  cantonne donc à abandonner, alors, la mine comédienne de ses histoires pour un peu plus de sérieux au minois. Presque un voile d'excuse dans le regard, tout du moins de la considération sur le visage, pour ses actes qu'elle n'oublie pas de comprendre sans en faire mine. Ce cercle de méfiance qu'ils se construisent par ego, alors qu'elle ne rechignerait pas tant à oeuvrer pour payer son tribu, considérant que ce ne serait pas plus fatiguant que d'inventer d'autres moyens de le torturer sans l'épuiser.
Je sais que c'est arbitraire, je ne suis pas complètement écervelée.
Une moue se campe sur les lèvres du spectre, battement de cils un peu contrit sur toile de visage complètement déterminé.
Mais ça devait l'être pour quelqu'un, et c'est la façon la plus propre d'être cruelle. Elle ne te marquera pas, cette mort. Un nom parmi d'autres noms, une banalité dans ton existence - facile, outre la renommée de l'homme. Les seules raisons pour lesquelles tu refuses, ce sont tes principes et ton confort. Et ce ne sont pas de mauvaises raisons, mais n'importe qui en aura d'autres, bien plus graves, de ne pas mériter devoir endosser un meurtre. Je veux qu'il ait ce qu'il mérite. Pas gâcher la vie de quelqu'un, ni rendre cette histoire encore plus sordide. Ma famille a assez souffert.
Le monde s'est assez approprié l'Histoire, pour oublier sitôt ensuite, les personnes dont il avait martyrisé le deuil dans le buffet d'ogres de son scandale. On a mené ses parents sur la place publique des voyeurs, obligés de vivre avec la liberté d'un homme qui avait assassiné leur fille. Le film se finira dans une mort froide et impersonnelle, brutale et arbitraire - pas de cinquième acte médiatique autour des délires érotomanes d'un fan conduit en procès pour le massacre sanglant d'un réalisateur.
Roger souffrira mille morts après la sienne mais le reste du monde a le droit d'oublier; ceux qui vivent encore, celui de se reconstruire.
Et maintenant qu'en plus il est si facile de communiquer avec toi, tu n'as plus aucune chance que j'en démorde.
Recouvrant tout de son espièglerie exaspérante, Princesse plante son coude sur ses jambes et son menton dans la paume, un sourire narquois sur les lèvres ; supplantant la vision quelque peu irréelle pour un oeil attentif, de son corps qui se penche dans rien dévoiler d'autre, ni gorge ni jambe.
Sa chemise figée sur son corps, comme une photo qu'on replie.

Je ne suis pas mauvaise, on m'a juste dessinée comme ça.
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Mar 8 Mai - 13:16

Tire le diable par la queueEffectivement, charmante. La diction est agréable. Mesurée, cadencée. Elle me permettrait de m’endormir et me fait regretter d’être assez têtu pour refuser son offre ; tuer Roger contre des histoires, du genre lues dans des livres que je ne saurais lire assez vite pour en comprendre l’essence. Sauf que cette histoire-là, c’est l’histoire d’un de mes meurtres. Je l’ai vécu mais je ne connaissais pas la fin – qu’elle me mente ou pas cette dernière me paraît assez probable pour que je lui fasse confiance. Cependant ça ne change rien – c’est une rencontre originale qui se soldera par une séparation très commune. Il est toujours hors de question que je lui rende le moindre service parce qu’elle est spectrale – parce qu’elle fait une moue à vous fendre n’importe quel cœur de pierre. Ma décision est prise, elle est irrévocable… Et je m’en fous, tu sais, Louison, si tu as rencontré que peu de personne capable de te dire non, dans ta vie. Parce que tu es charmante, et gentille et jolie ; que tu as ce quelque chose qui donne l’impression que tu es inaccessible et que le simple fait que tu ne le sois pas ça te rend automatiquement exceptionnelle. Que tous les hommes se damneraient juste pour te voir, et que les femmes prieraient pour échanger avec toi plus qu’une photo bateau. Mais pas moi. Saches que dans ta mort tu ne seras pas respectée et que tu seras obligée de lutter cinquante, cent fois plus que des personnes normales pour avoir ce que tu veux. Je te vois et tu as dans la chance – pour je ne peux t’offrir que cette chance.

Ne pas être complètement écervelée, c’est reconnaître qu’on l’est, en partie. Mais la remarque risquerait de ne pas te plaire et, j’imagine que nous ne sommes pas là pour polémiquer sur le juste emploi de certains termes. Cela dit, on ne peut que lui reconnaître sa détermination, à Louison. Sa détermination à m’en faire baver – de manière courtoise. A me prouver qu’elle a raison de le faire, et qu’elle s’en donnera les moyens ; qu’elle en est capable, même, et que ça ne lui fait pas peur. Qu’elle ne reculera pas, Louison, même devant une montagne – parce que la montagne ne peut pas la toucher, et que si on ne craint rien, alors on n’est effrayé de rien. Qu’elle est ambitieuse et qu’elle a l’éternité devant elle pour me faire changer d’avis – parce qu’elle ne compte pas aller voir quelqu’un d’autre Louison, je lui conviens très bien comme je suis ; je la vois, après tout, recommencer ces foutaises en prenant le risque de tomber sur un tueur à gages aveugle et sourd ça serait beaucoup plus difficile pour elle. Ca serait une perte de temps considérable – malgré l’éternité que Louison a, Roger lui, n’en a pas. Elle essai, Louison, de me faire comprendre la vitalité de l’acte quand, pour moi, ça ne serait qu’un caillou jeté au milieu de l’océan. Me prouve que, malgré de parfaites raisons – légitimes – à ne pas vouloir me déplacer pour elle, ça serait bien mieux que je le fasse – pour la postérité, ou ma tranquillité, c’est selon ma philosophie. Que ce n’est pas grand-chose, une balle de plus tirée dans une tête. Qu’est-ce qu’un meurtre pour un tueur à gages après tout ? Et, aussi étonnant que cela puisse paraître, voire même rassurant pour mes clients, lorsque je descends quelqu’un je ne suis qu’une extension de leur bras. Ce n’est pas mes meurtres ; chaque balle a une individualité propre que je ne m’approprie pas. Tout ça ce n’est pas mon grand œuvre : c’est l’œuvre de tous les êtres humains capables de s’accorder sur le prix d’une vie - le prix d’un crime. Je ne suis qu’une justice injuste et la paire de couilles qu’il manque à certaine personne d’assumer en visuel les plus noirs de leur dessein. Pour le reste je ne suis personne pour décider qui doit mourir. Moi je n’ai tué des gens qu’il y a des siècles sur mes champs de batailles. Moi je travaille. Ne pas gagner d’argent après avoir refroidie quelqu’un rend la prise de risque bien trop personnelle – va expliquer aux flics que t’as fait ça pour un fantôme.Le mérite est subjectif, Princesse. Pour toi Roger mérite de mourir, mais peut-être que sa famille préfèrerait le savoir, égoïstement, en prison. Il a privé la terre de ta présence mais tu n’es personne pour priver la terre de la sienne, quand bien même tu ferais marcher la vengeance comme leitmotiv. Et c’est par là, je pense, que je réalise que Louison, elle est coincée ici – et par extension comique et cosmique, à Blackwater Falls. Qu’elle ne peut probablement pas monter dans la cale d’un avion pour retrouver Roger et que toute cette haine accumulée la garde morte ici ; qu’elle a dû réfléchir, Louison, à comment mourir pour de vrai. Que quelques séries, livres et inspirations personnelles, ont dû lui faire déduire que, le mieux pour aller dans un monde meilleur c’était de résoudre les problèmes qu’on avait. En l’occurrence, Roger est le problème récurrent de Louison. Après l’avoir buter, il retient son spectre dans son monde. Loin de lui. L’ironie de la situation me ferait sourire, si je n’y étais pas impliqué. – Je n’irais pas tuer Roger, que je répète, dans un murmure, comme pour m’en convaincre à moi plutôt qu’à elle. L’hésitation ne m’effleure pourtant pas – mais souligner l’évidence a quelque chose de rassurant dans les circonstances. – Prend un autre tueur à gages en chasse, Princesse, je suis certain que je peux t’avoir d’excellentes adresses. Et, allez, ce service je te le rend gratuitement, parce que je peux être bon Prince.

Je récupère mon téléphone. Me bat un instant avec les touches pour glisser dans mes contacts. On y retrouver des noms parfaitement improbables – tous faux, réinventés, certains ne sont même qu’une série de chiffres sans grand intérêt visible, de prime abord. – Tu ne t’es pas encore dit que… Court silence. J’arrête mon dévolu sur une ligne, l’étudie des secondes interminables. Repars de plus belle dans un défilement épileptique. – Que si je pouvais te voir, je pouvais aussi te faire du mal ? Je clique. Je relève. Je perds mes mirettes dans celle de mon interlocutrice. – Tu as l’air tellement sûre de toi, lorsque tu me menaces, que tu donnes la sensation de maîtriser chaque particule de ton environnement direct. Moi y compris. Je hausse une épaule. – Parfois tu t’énerves, parfois tu perds un peu contenance mais c’est… Un geste de main désigne un horizon longiligne. – C’est léger. C’est constant et c’est presque parfait. Ca arrive au bon moment. Cela dit je ne mettrais pas ma main à couper sur ta parfaite perfection. Tu ne peux pas penser à tout. Ce n’est pas humain. Peut-être que tu me sous-estimes, Princesse Louison… Et ça serait ton premier pas vers une seconde tombe sans vengeance. Enfin je dis ça en tant que victime sympathique, raillé-je. Mais je dis aussi ça par simple prévention, Princesse. Il faut que tu fasses attention aux gens que tu menaces ; parce que tu ne les connais pas et qu’il faut, quand même, toujours mettre à exécution une menace pour être pris au sérieux. Le but n’est pas de menacer et de mourir avant de l’appliquer. Je détourne mon écran pour qu’elle puisse le voir. – J’ai ici trois autres personnes qui pourraient te rendre ce service. Je ne suis pas certain qu’elles puissent te voir, mais elles sont beaucoup moins difficiles que moi sur les contrats qu’elles prennent. Plus vulgairement, elles mangent mes restes.Il te suffirait d’être convaincante et explicite pour qu’elles sautent dans le premier avion en direction de la France. Mais… Je dodeline du chef. – Dis-moi, Princesse, si tu ne peux pas bouger de Blackwater Falls, comment t’assurer que le travail aura été bien fait ? Tu vas croiser les doigts pour tomber sur un tueur à gages gratuit et honnête ? Et pour que ton idée marche – celle de trouver la paix après que la Source de tes problèmes ait été éliminé ?

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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Mer 9 Mai - 13:00

De dénégation en menaces voilées, ou aimables avertissements comme il semble le prétendre - de victime  bourreau et de bourreau à vitctime - Daägan se livre à une mise en scène talentueuse, démonstration de présence à la hauteur des attentes. Dont la force se trouve dans la retenue et la puissance dans l'immobilisme, économie de geste au charisme que Louison admire, en un sens.
Et sans ignorer le pesanteur de ses propos, n'oubliant ni de s'inquiéter de leur implication, ni de s'offusquer de leur teneur, il y a comme une lueur d'excitation involontaire éclairant le vacillement fragile de son élégant ectoplasme. Le netteté floue d'une convoitise, dans la clarté obscure de son effroi.
Du mal, c'est déjà quelque chose à lui faire.
Ce n'est pas rien, et c'est surprise elle-même de l'envie qui la cingle à semblable proposition, que Princesse détourne un instant les yeux vers la fenêtre, loin des contacts médiocres jetés à son nez comme une injure, un affront.

Ce surnom commence à devenir outrancier.
peste mademoiselle, pour le principe, agacée sans vraiment l'être d'une répétition trop familière. Bien d'avantage en réalité, de la nonchalance avec laquelle monsieur évoque les tourments qu'il pourrait envisager de lui faire, elle qui voulait retenir l'échange à son absurdité légère, dans une malice bien volontaire, à faire oublier la gravité de ses enjeux.
Si tu le faisais toi-même, le travail, je serais sûre de son exécution.
Elle réplique, Louison, une moue dubitative sur les lèvres - oubliant de lui répondre, dans ce duel de rétention, ce marché des non-dits, qu'elle n'a pas la moindre envie de quitter ce monde : même la ferme intention d'y rester, dusse-t-elle le traverser à jamais sans connaître la violence sublime de ses odeurs, la douce rigueur de ses touchers.
Quoique... on m'avait promis des réponses, tout ce qu'on me sert, ce sont des menaces. Peut-être que tu n'es pas aussi droit que ton quotidien le laisse penser. Peut-être que tes beaux principes ne s'appliquent qu'à toi, et que tout ça n'est qu'une coquille vide d'honnêteté, sous une couche admirable de rigidité.
Elle balaye l'air d'un coup de main théâtral, Louison, comme pour chasser les mouches de ces promesses qu'on n'aura pas tenues. La fumée de sa silhouette disparaît, et dans un tour de force à l'énergie colossale mais nécessaire à ses jeux de scène, apparaît aussitôt aux côtés du guerrier, en un sourire parfaitement déterminé, insolemment peu impressionné.
Ne cause donc pas tant, tu te fatigues pour rien. Tu ne me feras pas disparaître ce soir..
Un coup de nez vers le livre renié ponctue l'éclat d'un caprice insolent au coin de sa rétine.
Tu me fais la traduction ?
Et c'est un éclat de rire qui fend l'air, au silence statufié qu'elle obtient pour réponse à ses exigences hors de propos, dans le ton comme dans la forme.

Bandit un peu maudit, un peu vieilli; les musiciens sont ridés.
Ce clavier que c'est joli - j'essaie de me rappeler
Encore une fois les accords de
Ce rock qui bétonnait comme les anglais.

Il dort, le beau petit prince.
Comme un bienheureux, allongé pourtant tout le long dans une posture, prêt à bondir au moindre signe. Une alerte bienvenue, aide incontestable pour son grand oeuvre, que Louison semble bien déterminée à prolonger jusqu'au timide lever du jour. Étendue près de lui dans une posture lascive, coude sur l'oreiller, mademoiselle entame un murmure délicat, dans lequel on peut déjà percevoir les faiblesse de ses talents de chanteuse.
Voici les clés pour le cas où tu changerais d'avis - hinhin. A ta santé, à tes amours, à ta folie. Je vais tenir mes rêves au chaud et le champagne au froid. Car je t'aiiiimeuh.
Et n'oublie pas les dix-huit mois de Nicolas.

L'optimisme désuet, même absolument surané de Gérard Lenorman, fait un prémisse d'exception à ses assauts, dans la force incroyable avec laquelle même l'instrument vous rentre en tête, aidée par la voix nasillarde du chanteur puis celle de Louison - qui ne l'est pas moins - et n'hésite pas à mettre de l'emphase sur la joyeuse trompette en onomatopées dictées.
Voici les clés de ton bonheur, il n'attend plus que toi - hinhin. Appelle-moi si par bonheur elles n'ouvraient pas - na na na, na na na, na na na na na na na na.
Tu sais toujours où me trouver, moi je ne bouge pas. Moi je t'aiiiiimeeuh.
Et n'oublie pas la communion de Nicolas.

S'il fut toujours reconnu un charme incontestable à la diction de Louison, l'oreille ne lui en a pas moins manqué, de tout temps, dans la vie comme dans la mort. Incapable d'attraper la bonne note, quelle qu'elle fût, Princesse n'hésite pas à jouer de ses failles, cette fois, comme Pierre Palmade ou encore Coluche ponctuaient eux-mêmes leurs envolées musicales de tout le talent qu'ils avaient à n'en avoir aucun. Et quand le pont musical désespérant de mièvrerie semble sonner le glas de cette chanson insoutenable, elle n'hésite pas à en remettre une couche à tue-tête, la scandaleuse, avec entrain.
Na na na na. Na na na na. Na na, na na na na. Na na na na. Na na na na. Naaa naa, naaa naa- na na na, na na na, na na na na na na na na.

Au moment où l'effet semble se perdre, après la quatrième, peut-être la cinquième édition de cet air aliénant, Louison n'hésite pas à scander à Daägan qu'il lui faut résister, prouver qu'il existe. face à ses minables assauts. France Gall lui donne ainsi l'entrain nécessaire à la poursuite du répertoire fabuleux de ce pays insulté, en commençant par les Sucettes, s'aventurant vers un Gainsbourg dont on lui disait souvent qu'elle était le sosie d'une de ses amantes. C'est tout naturellement que Brassens prend la suite, dans ces chansons qu'elle s'astreignait de son vivant à apprendre par coeur, pour l'exercice de mémoire nécessaire à son métier. De Barbara à Nougaro en passant par Aznavour, tout le répertoire de ses vieux amour y passe, avec toujours aussi peu de mélodie, mais dans une telle dévotion qu'on jurerait parfois, entendre un piano invisible, indisivible, se jouer dans l'air. Pourtant, quand il devient clair qu'à la fausseté de ses chants, Daägan s'est acclimaté, qu'il semble presque se contenter de savourer les textes de qualité, il lui faut revenir à des fondamentaux de plus grande stupidité. Par chance, le monde inventa un jour le merveilleux absurde, des Inconnus à cette Bamba Triste, dont l'apprentissage vaut comme exercice, tous les Arpagon et Cyrano de l'Histoire. Elle la mène, Louison, de bout en bout - se paye un détour par des classiques plus profonds, plus américains, d'un Strangers in the night sans le velouté inestimable de Sinatra, à l'éternel Diamonds are the girls best friend, dont la solidité rivalise la légende de sa chanteuse, comme l'éternité des pierres dont elle fait les louanges. Et puisqu'il ose résister, encore, c'est par des classiques plus excentriques que Princesse n'hésite pas à passer, quitte à ruiner quelque peu la sensualité de son image. Ceux de sa jeunesse, du Rammstein en yaourt germanophone assorti d'un accent français insoutenable pour le linguiste de génie que le Guerrier se trouve être, n'hésitant pas à reproduire le blasphème au roumain que trois garçons chantaient sur les ailes d'un avion, marquant la jeunesse d'une époque. Le jour pointe déjà son nez quand Louison, dans la malédiction d'un souffle inexistant donc inépuisable, en est à rapper maladroitement Noir Désir puis Eminem, ne se souciant ni des transitions musicales ni de l'image qu'elle offre dans ces exotismes improbables.

Peut-être
Un beau jour voudras-tu
Retrouver avec moi
Les paradis perdus

Christophe, c'est le retour à ses amours, au romantisme confondant que l'auteur savait inspirer en elle. C'aurait pu être Sheller ou Henry Salvador, c'est celui-ci que Princesse choisit de chantonner pour elle-même, sans spectateur, les yeux portés à la vitre de la cuisine, l'aube qui se lève et les enfants conquérant, cartable sur l'épaule comme le soldat son fusil, les arrêts de bus en direction de l'école Un pas lourd traîne vers elle, montagne terrifiante déplacée vers le monde, que Princesse a bon espoir d'avoir fait renoncer au sommeil.

Bonjour joli prince.
se fend elle d'un sourire immense, d'une oreille à l'autre, à la mine patibulaire et creusée par la fatigue qui s'amène jusqu'à son spectre. Et d'ajouter, moqueuse, une moue boudeuse au bord des lippes, l'oeil pétillant d'une malice presque outrancière en cette heure inconvenante.
J'ai essayé de mettre le café en route mais comme tu vois, ma perfection ne va pas jusque-là.
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Jeu 10 Mai - 20:34

Tire le diable par la queue

Oui, voilà, je ne suis pas honnête. En somme, pas de quoi s’acharner pour me faire faire quelque chose qui sera forcément mal fait, ou pas fait du tout. A moins que je ne capte pas le fond du concept de cet acharnement inutile. La réplique, cynique, reste coincée dans le fond de ma gorge – elle a le goût acre de l’élégance avec laquelle Louison me la fait ravaler. D’un geste sec de la main – princier. Puis elle disparaît, Louison. Me laisse croire, une fraction de seconde, que j’ai gagné un combat. Puis elle réapparaît, Louison. Juste à côté de moi sur le sofa. Fait naître une désillusion désespérée dans le fond de mes gallots mordorés. Que j’ai envie de te le faire ravaler, ton con de sourire, tu ne t’imagines même pas. Le portable toujours dressé n’a plus lieu d’être. Elle ne veut pas de mes noms, Louison, préfère encore me harceler – elle veut du prestige, probablement, pas les traîne-patins de mon bottin. Alors le téléphone rejoint ma poche – à contre cœur, à deux doigts de rejoindre un mur, dans un énervement passager et complètement irrationnel. Je n’aime pas, qu’on me dise non, moi non plus. Soudain, je la comprends, un peu, dans un élan bref et empathique. Louche sur le livre, dans un soupir agacé. Me refuse à lui faire la lecture – je suis un piètre conteur. Mais plie à la proposition inconvenante au bout de quelques minutes à peine. Ouvre le livre en le décalant pour qu’elle puisse y pencher le museau – prend un instant, un instant d’harmonie parfaite, pour me dire que ça sera le dernier avant des semaines.

Il était bâti à chaux et à sable.
Quand on avait comme lui survécu à sa propre naissance au milieu des ordures, on ne se laissait pas facilement bousculer et prendre sa place en le monde.

Voilà des heures que les pages du livre se sont tournées – ont claquées. La lecture fut périlleuse, par moment – parce que je ne lis jamais à haute voix dans la honte d’un apprentissage manqué. Mais la lenteur fut excusée par la traduction en instantanée. L’histoire de Grenouille ayant sut faire ses preuves à travers mes lacunes – les a presque fait oublier à Louison qui ne s’est contentée que de plisser le nez, rarement.

J’ai eu peur qu’elle m’empêche de m’endormir, vautrée à côté de moi comme un mirage au milieu du désert. Dans la chambre froide et impersonnelle, sa présence semblait presque irréelle – comme si j’étais au beau milieu d’un rêve. Je me suis demandé, dans un silence étonnamment intimiste, comment elle faisait pour ne pas se laisser partir. Comment elle résistait à la pression. Celle de rester sur un sol ferme quand ça serait plus facile, probablement, de se laisser aller à traverser la terre comme elle traverse les murs.

J’ai dû lui présenter l’échine, pour pouvoir m’assoupir.

Une minute.
Deux minutes…
Trente minutes ?
….

Et maintenant elle fait quoi, Louison ?
Elle dort, Louison ?
Non.
Elle chante, Louison.

Doucement d’abord. Puis, entraînée par un flot saturé, faux et mal accordé, elle s’élance, Louison. Toujours plus fort. Toujours plus haut. Toujours moins juste. Elle se perd dans les dédales des octaves, oublie son fil d’Arianne. Son rythme et sa classe. Tend le menton vers le plafond pour se donner plus de coffre, et serre le poing par moment, pour la contenance et la profondeur des paroles. La voix de Louison virevolte – par chance les voisins en sont immunisés. Elle est comme une Erinyes, sauf qu’à défaut de faire augmenter le volume de mes voix internes, elle les tempère. Elle me fait penser à rien, Louison, quand elle vrille, vibre et montre ses limites très rapidement – des limites non surjouées pour l’occasion. Pourtant elle finit par se prendre pour une grande star d’opéra, Louison. Et elle ne voit plus Louison. Elle ne me voit plus Louison. Je crois même, à un moment, qu’elle ne s’entend plus, Louison. Elle est ailleurs, pas ici. Sur une scène – à Bercy. En France, pour sûr, vu le départ trébuchant Lenormanien. Puis moi, beh, je m’y fais, finalement. A ce grabuge. Ce tintamarre – ce vibrato de canard. Calé sur le dos, le regard sur son profil, je me concentre sur ses lèvres plus que sur le son qui en sort. C’est juste bruyant, pas désagréable – grâce aux paroles, souvent, qui sont plus intéressantes que la symphonie qui les racontent. Le pire doit être la tentative allemande, survenant dans un début de matinée chantant, parce que c’est purement incompréhensible. Le charabia suivant me fait dire que Louison, elle n’est douée que pour une playlist française ou anglaise ; qu’elle a tord de se lancer dans des choses plus exotiques – déjà que le coffre à musique n’est pas fameux. Alors la jukebox se tempère, après avoir buté sur le débit impressionnant d’un Eminem rigoureux. Elle me laisse, Louison, cuver mon manque de sommeil comme on cuve d’une cuite. J’espère qu’elle ne reviendra pas, parce que c’est sûrement la dernière chance que j’ai pour pouvoir m’endormir après cette nuit blanche semi catastrophique. J’ai connu l’Enfer que je me répète en roulant sur le flanc, la couverture bloquée entre mes phalanges crispées. J’ai connu l’Enfer et tu ne me feras pas céder. Pourtant, il faut bien que je me rende à l’évidence, au bout d’une dizaine de minutes à écouter attentivement ses murmures au niveau des pièces voisines, que je ne pourrais pas me rendormir sans être sûr de ce qu’elle fait. Bordel ! Entêtante, Louison.

Je rue. Les draps sont bousculés de coup de pieds impérieux – vifs et violents. Je râle, grogne – crache une insulte spontanée dans mon turco-mongol natal. Ouvre la porte à la volée – elle vient taper contre le mur dans une secousse mate. Traverse le salon où le soleil y est bien trop agressif – j’en plisse les paupières, titube sous la fatigue et la clarté. Entre sans élégance dans la cuisine ; y vois, entre mes cils, une Louison inondée de lumière. Ses traits pâles et translucides entourés d’un halo lumineux éclatant – éblouissant. A en faire oublier aux voyants la chemise de nuit et le meurtre qui la fait briller. Aristote dit bien dans sa Poétique que les objets tels que les cadavres, douloureux à voir en eux-mêmes, peuvent devenir délicieux à saisir dans une œuvre d’art – pas que ma cuisine en est une mais, le décor immaculé aide à la contemplation divine. Les poignards des traitres, le sang, les bras qui tombent de linceul, les visages et les corps. La mort est mère de beauté. Et la beauté est la terreur. Rarement douce et consolatrice – toujours très inquiétante.

Je dodeline du chef en éludant le surnom – parce que je sais qu’il ne restera pas. Hoquette à la remarque sur le café. Vais le mettre en marche sans relever. Le ronron de la cafetière est presque apaisant, si on oublie les 5h de concert gratuit que je viens de me taper ; l’odeur est délicieuse. Réussit à faire redescendre la tension de mes muscles lorsque je passe le nez juste au-dessus de la vapeur parfumée. Pose la tasse sur le plan de travail dans le mécanisme routinier d’aller prendre ma douche le temps que ça refroidisse. Bug. Jette un regard en biais à Louison. Récupère ma tasse pour sortir de là. Préfère, à une dose de sel versée dans mon café matinal – ou tout autre élan stupide de ce genre, après tout elle vient de me prouver de quoi elle était capable – attendre sagement calé dans le canapé de mon salon. Vautré plus qu’assis, le fond du godet posé sur mon nombril pour en approuver une chaleur diffuse quand mon attention est absorbée par ma colocataire spectrale. J’aimerais te dire comme tu m’emmerdes, mais ça te ferait sûrement trop plaisir que je l’admette.

Sur une échelle de 1 à 10, tu chantes mal à 10, finis-je par lâcher après la première gorgée de mon café froid. Et il va me falloir du café en intraveineuse tout au long de la journée pour tenir debout.Mais ça va, mens-je en posant et soulevant ma tasse d’un mouvement régulier et affreusement lent. – Je vais facilement arriver à m’y faire. Il va falloir que tu trouves autre chose Princesse, que ta voix enchanteresse pour me faire abdiquer. Quand je ferais bien de me taire, parce qu’elle est capable de prendre ça pour un challenge. Tiens ! Essaye de bien chanter la prochaine fois, pour voir. Il parait que la perfection agace plus que l’imperfection… Et en ça, tu n’as plus rien à prouver. Et d’un bond je suis sûr mes pieds. Boisson dans le fond du gosier – retard vaseux sur le programme quotidien. La douche est prise rapidement – du moins, avec toute la rapidité que m’accorde ma première nuit blanche. Je ressors de la un petit quart d’heure plus tard, les hanches enroulées dans une serviette bleutée. Je me fige à l’encablure de la porte, légèrement plus alerte, plus en forme. Cherche d’un regard intrigué, la silhouette vaporeuse. – Quelles sont tes limites, Princesse ? D’un point de vu géographique – ou kilométrique – j’entends. Tu ne peux pas sortir de la ville, ou du pays ?, questionné-je avant de lever une épaule dubitative. Elle ne me répondra jamais. Ce qui me fait subitement changer de sujet, après un silence probablement trop court pour faire une transition théâtrale correcte. Excuse mon manque de mise en scène.Et si je décide de vivre nu, est-ce que tu aurais la décence de me laisser tranquille ?, raillé-je, en me détachant du chambranle pour me diriger vers la chambre. – Ou tu as vraiment décidé que je n’aurais plus de vie privée ?

Tu vas virer voyeuse le jour où je vais virer nudiste.


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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Lun 14 Mai - 9:32

Tu es  une ingrate, Princesse
songe t'elle, en le trouvant sur son canapé.
A l'exacte place qu'il occupait, dans un imprenable moment de communion - avant les sérénades et les désaccords majeurs. Cette douceur gratuite et offerte, pour un parasite venu secouer le calme de sa vie en mer d'huile. Elle la revoit, Louison, la poésie simple et paradoxale de cette grande montagne de muscles, penchée sur un livre qui paraissait minuscule entre ses mains de golem. La gaucherie attendrissante de ses lectures scandées et les sourires contemplatifs qu'elle a fait naître, qu'il n'a sans doute pas relevés, leur préférant ses rares frimousses pincées de raconteuse écorchée aux oreilles. Le tableau de Prévert étalé, sur les ombres portées d'une lampe tamisée, qui dissimulait enfin le décorum glacial de l'appartement pour n'éclairer que la chaleur d'un moment volé. La peinture se dessine en négatif, aujourd'hui, sur la projection de ses traits tirés par l'épuisement, tendus aux nerfs les plus épidermiques, dans l'ironie du contraste.
Et elle s'en veut, Princesse, l'espace d'une seconde, dans un silence distant. Loin de la cohue de ses chansonnettes ou de la mélodie assourdissante de ses sombres désirs ; éloignée même des résistances qu'il targue en autant de réparties crachées dans un café froid. Elle réalise qu'elle a sans doute laissé oublier un instant de grâce, elle qui s'enorgueillit de savoir les aimer. Effacé pour des airs aliénants, les questions nées dans sa lecture, moins à propos du contenu que du conteur. Les raisons qui font tant buter des yeux, sur des mots qu'oreilles et langue saisissent dans tous les dialectes. Les origines d'un tueur qui se félicite à mi mot d'être le meilleur, de sa présence en cette tâche minuscule sur la carte du monde. Pourquoi se prétendre videur quand on pourrait se faire libraire ou traducteur avec les talents qui sont les siens. Seraient-ils deux à rougir, de cette perfection physique qui vous donne l'air plus sot pour le jugement populaire ; serait-ce là le plus risible des points communs ?
Tu es imprudente, Princesse
songe t'elle, alors que l'hostilité verbale, humoristique du Guerrier ne laisse en rien oublier sa dangerosité, qu'il se refuse encor pour dieu sait quelle raison à abattre sur elle. Dans sa soudaine solitude, au silence relativisé par l'eau qui frappe le corps de l'autre, le souvenir des menaces à demi mot que l'ego refusait de croire. Retenue de passer la tête derrière les rideaux, dans un dernier outrage, Louison profite des minutes intimes pour peser l'ampleur de son inconscience. Moins dans les mots que dans les chairs et l'obscurité qu'elles renferment, que l'ombre chaude d'une lueur tamisée éclairant des instants de grâce elle-même, ne saurait faire oublier. Ni l'impression d'avoir plongé dans un gouffre à l'insondable profondeur, au moment de les traverser. Ce gouffre projeté en aura autour de lui, comme un trou noir dévorant la lumière, qu'elle oublie souvent dans le bénéfice de son ignorance. Ce même gouffre incarné dans les réactions, ou surtout leur absence. Elle en a vu, Louison, des âmes capables de la voir. Beaucoup moins, à même de l'ignorer de cette façon.

Et la question demeure et se précise, dans l'évidence de simples soupçons. Peut-être l'Homme est-il créature, issue de vides bien plus terrifiants que les siens. Peut-être est-il de ces monstres de contes, ceux-là même qu'elle incarne à son spectre défendant.
Ce serait de là que naît l'étrange, exaspérant, étonnant sentiment de familiarité en sa présence.

***

Oh non, je t'en prie. Ce serait un crime d'assassiner les derniers mystères. Pourquoi crois-tu que je n'aie pas encore regardé ?

Elle l'a quitté là-dessus, Princesse. Comme si la perspective d'un mystère assassiné était pis-encore, que toutes les menaces d'annihilation proférées. Enfin sorti de sa chambre, vêtu ou non, Daägan n'a pu constater qu'un lieu désert, paysage inerte plombé d'un silence inespéré. Espérer, peut-être, avoir touché la corde insoutenable d'une névrose obsessionnelle exotique - alors qu'en réalité, il n'a laissé que trop de temps à l'être pour se remettre de sa stupidité, et à la créativité d'en trouver de nouvelles.

***

Hector est une vieille frappe au verbe voûté, silhouette inélégante.
Voilà cinq jours que Louison le regarde commettre les pires exactions sans le plus modeste raffinement, si tant est que la violence en eût un, débat qu'elle laisse aux poètes et aux assassins. La discrétion, elle aussi est absente, sans doute se réfugie t'il sans elle dans la bénignité de ses crimes, préférant pour ses victimes, le lit d'hôpital au cercueil.
Hector fume beaucoup et ne lit pas tellement, et il réside dans le vieillissement verdâtre de ses innombrables tatouages, une forme de laideur fascinante.
Dans la chambre d'Hector, il y a un Christ sur sa croix, éclairé tous les soirs à la lumière de bougies mortuaires. Au centre de l'autel en incendies potentiels, une photo illuminée par son sourire, d'une femme assez jeune pour être sa fille - ou sa soeur ou même sa femme, cela n'importe guère. Il y pleure, Hector, chaque jour que le diable lui inflige. Et dans ses prières, jure vengeance, réparation pour l'être arraché à ses bras.
Daägan Le nom est murmuré, chanté, scandé, hurlé dans toutes les langues, tous les soirs aux oreilles sourdes d'Hector. Il lui faut l'écrire, alors, dans la pluie frappant les vitres au dessus de l'édifice, au prix d'une concentration à la faire vaciller d'épuisement.
Daägan Le seul véritable tueur en ville, à l'en croire - mais également le seul Daägan de tous les répertoires.

***

Tu es  une ingrate, Princesse
songe t'elle, son spectre suivant dans l'obscurité d'une ruelle vide, une vieille silhouette qui talonne l'autre, plus massive, du Guerrier. Mots scandés dans les ombres chaudes d'un instant volé lui reviennent, dans le frisson déchirant d'un regret. Et si l'éclat tranchant d'une lame allumant la nuit au bout de son bras - à défaut de l'explosion d'un revolver - apaise ses grésillements coupables, elle se morcelle malgré tout, Louison : des limites de plus en plus profondes de ses manipulations. De la caverne qu'elle peut sentir en elle, comme les auras noires autour d'un tueur, à mesure que ses envies la versent dans un véritable Terrible. La manigance d'un deuil pour l'agression d'un doux tueur, Louison ne s'y conforte que par auto-conviction, loins des alarmes hurlantes de sa morale humaine.
Tu es imprudente, Princesse
songe t'elle, quand au bout d'un bras levé, la lame d'un couteau reflète la lune d'un éclat macabre, un rai de lumière abattu sur le Guerrier. Et s'il mourait. Ca lui rapporterait autant, songe t'elle, que s'il lui prenait l'envie fatiguée de se venger. Un peu de distraction, de compagnie, au moins, dans sa solitude.
Et Louison se convainc de ce spectacle que tout son être désapprouve, aux rancunes égocentriques, funestes, des victimes de l'injustice. Enterre les hésitations, assume les exactions, contemple leurs conséquences. Au nom de ce qu'elle veut. Tout ce qu'elle lui en veut. A lui et tous les autres.
Abats sur moi tous les enfers, après ça, si ton coeur te le chante : aujourd'hui je le sais, rien n'est pire que de ne rien faire.
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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Mar 15 Mai - 17:53

Tire le diable par la queueJe le sens avant de ressortir de la chambre. Cette pression qui s’évade. Cette atmosphère qui s’allège. Ces degrés humides qui s’assèchent. Je reste figé. Mon débardeur à la main. Une oreille attentive. Dans ce silence de plomb. Ce silence solitaire. Elle est partie, Louison. Elle est partie pour de bon. Mes paupières se ferment quand mon corps bascule sur le lit. Le matelas ondule sous mon poids. Craque et grince. Elle est partie, Louison. Sans savourer sa victoire. La fatigue sur mes traits et mes nerfs diminués. Elle a abandonné, j’espère. Elle m’a abandonné. Dans la peur de ma nudité, ou quelque chose de plus censé. Probablement quelque chose de plus censé. Mais je ne suis plus à-même de réfléchir – je suis vieux il me faut dormir. Mon regard s’accroche à la fenêtre en PVC ; à son blanc-beige éclairé par la lumière frappante. J’écoute les bruits distants qui remontent par la lucarne ouverte du salon. Bouge mes jambes, doucement, pour qu’elles se vautrent dans le rayon de soleil qui inonde ma piaule comme le ferait un fleuve doré. Il ne fait pas gris, aujourd’hui. Il fait beau. Je devrais en profiter. Mais mes yeux se ferment dans la lenteur de celui qui lutte – qui lutte pour voir s’envoler, au loin, une nuée noire d’oiseaux migrateurs. Je rêverais de ce que j’entends. D’enfants hilares et de grand coup de klaxon. D’autoroute et d’autocar- de clochettes stridentes de magasins et de gens qui se saluent avec ampleur. De chiens qui aboient et de vélos qui sonnent. De brouhaha d’ambiance - de cris, de rire, de pleur, d’exclamation, de jurons et de conversation. Je rêverais de tout ça, très sagement dans mes draps.

Elle est partie Louison, elle est partie pour de bon. Les jours se sont écoulés et elle n’est pas revenue. Le premier soir j’ai attendu – parce que je n’avais pas sommeil. J’ai regardé le plafond de ma chambre pendant des heures en l’imaginant le traverser. Je m’attendais tellement à la voir le traverser. Dans un Bouh ou une mélopée de Patrick Sébastien – alors qu’elle m’aurait demandé si j’avais eu peur de la perdre, si j’avais cru, un seul instant, qu’elle était capable de renoncer à sa mission. Or elle n’est pas apparue Louison. Ni ce soir là ni le suivant. Ni les autres. Alors j’ai arrêté de l’attendre, Louison. Ma routine s’est remise en route dans une mécanique bien huilée – mais c’est bien là la force des routines. Sans me faire dire que c’était dommage, ou que c’était mieux avec un peu plus de distraction et de challenge. Les automatismes de ma vie m’apaisent et me soulagent. C’était comme si elle n’avait jamais été là – elle n’a laissé ni odeur, ni marque sur le canapé, que le souvenir un peu amer de refrain chanté à tue-tête. Qu’une présence onirique, passagère, détestable et pourtant distrayante. Mais il en faut plus pour me manquer. Il faut plus que quelques soirées et un plat de pâtes chinoises éventré.

Je n’ai pas oublié.
Je n’y pense juste plus.


Je marche. Dans une ruelle vide, nue et grise – empli de béton, de murs tagués, de chewing-gums incrustés dans l’asphalte, de poubelles renversées. Dans le mutisme des bas fond d’une ville qui s’éveille en pleine nuit. Ca va pas tarder. Ils vont sortir les nocturnes. Dans pas longtemps – il est tard maintenant, assez tard pour eux. Et c’est probablement parce que je pense à eux – dans une pensée absente, celle qu’on a souvent juste pour passer le temps – que je ne fais pas attention à la personne qui m’a rejoint en se croyant discrète. Discret. La fragrance de sueur, de tabac froid et d’encens de mauvaise qualité qui s’échappe de cet homme est assez détonante pour me ramener à la réalité – et pour que je sois certain, que ce soit un homme. Ca sent la testostérone à plein nez, et l’assurance bafouée d’une triste existence. Ses pas sont d’une légèreté surprenante sur le bitume ; et ils s’accélèrent dans une précipitation évidente. J’imagine que, si j’avais été humain il m’aurait à peine laissé le temps de réagir – peut-être aurais-je pu me mettre à courir. Mais dans l’élan de sa lame – qui vise fièrement ma nuque – il peine à se parer du revers de mon coude. Le mouvement est vif. Assez violent pour qu’il m’effleure sans me blesser quand il titube piteusement de trois grands pas en arrière. L’adversaire est patibulaire – paraît chétif malgré ses couches de tatouages virils, et jaunâtre sous l’éclairage public. – Daägan, qu’il vocifère plus que ce qu’il ne demande. Il sait qui je suis. Il sait qui il vise. Il doit se redresser un peu – le peu que sa colonne vertébrale voutée le lui permet – pour que je reconnaisse, dans l’éclat d’un œil livide, le numéro HC62EE24 de mon répertoire téléphonique. Un tueur. Un meurtrier. Hector.

Par expérience, j’ai pu remarquer que les gens cruels, indépendamment de leurs actions horribles, savaient se tenir lorsqu'ils étaient exposés à un châtiment ou confrontés à une personnalité plus forte. Être méchant ne veut pas dire être fou. En l’occurrence, Hector a une personnalité assez instable pour me charger après une claire disproportion de nos forces. Tête baissée, comme un bœuf. Dans un hurlement sauvage et terrible. Lame levée. Il bat des bras Hector, lorsque je recule pour loucher sur son poignard qui siffle proche de mon torse. Et il lacère l’air, Hector. Laisse peu de d’ouvertures et de place au combat rapprochée. Rugit comme un lion. Crache une insulte dans un geyser de postillons. Me prie de crever, moi qui veut bêtement vivre. Quelle idée stupide, aussi. Il s’épuise Hector, dans notre danse comique ; je vais de droite et de gauche en le laissant me suivre, fulminer encore plus alors qu’il se sent moqué. Puis je m’arrête, subitement. Récupère d’une poigne décisive le poignet qui redescend pour tuer. Hector laisse un éclair de surprise illuminer ses gallots. Une illumination éteinte par l’angle improbable que je fais prendre à son bras. La surprise laisse place à la douleur. Les hurlements de rage à un couinement d’angoisse. Ma paluche libre enserre l’épaule. Presse le nerf à lui faire courber l’échine. Ploie devant moi, bourreau devenu victime. Très peu de gens considèrent leurs propres actions comme véritablement mauvaises ou néfastes ou graves et immorales – leurs victimes sont les mieux placées pour ces estimations-là. Mais qu’advient-il de ce principe, dans cette situation ?Me tuez pas, qu’il implore, soudain, misérable. Je penche ma tête de côté. Tente de percevoir son minois – mais sa face se situe trop bas. – C’est pas moi… Je… - C’est qui, si ce n’est pas toi ? demandé-je d’un calme glacial. Il secoue la caboche dans une négation formelle – je ne sais pas laquelle. – Daägan. Daägan. C’était écrit. C’est comme ça. C’est… - C’est divin ? Il affirme. Laisse moi en douter, juste une seconde. Et lorsque je vais pour rire de sa bêtise chrétienne, une évidence me frappe. Elle n’est pas partie Louison, elle n’est pas partie pour de bon. Elle a suivi mes conseils, Louison. Elle me les a amené sur un plateau. - C'est à l'instant où on cesse de se remettre en question qu'on devient un monstre, soufflé-je la mâchoire crispée. – Qu.. Pardon ?Où tu te caches, Princesse ? Je relève le menton. Scrute l’horizon – obscur. Hector tente de m’imiter. Inutilement.Je… Je me cache pas… Je… Je suis là. J’arque un sourcil. – Je ne te parle pas à toi, Ducon. Silence.A qui d’autre ? Y a pers… - A la dame du lac. Hector frissonne – une peur primaire s’échappe de ses pores et couvre jusqu’à l’odeur acre de sa sueur masculine. – Princesse… appelé-je doucement. Ne m’oblige pas à te chercher.

C’est certainement plus par provocation – par fierté – que le spectre vaporeux sort des ténèbres. Quelle se montre enfin. Non loin de nous – savourant le spectacle comme on savoure un bon film. – Tu voulais me voir mort ? Hector tord la nuque pour me jeter un regard de biais, désespéré. Pour lui nous sommes seuls et je ne parle à personne. Je suis juste fou à lier. Je le relâche. Le bouscule. Il valdingue, Hector. Chute – tombe en boule sur le sol. Ramène son bras meurtri contre son torse quand je l’enjambe pour rejoindre la nébuleuse Louison. – La mort est une affaire très sérieuse, grogné-je dans le souffle puissant de mon pouvoir démoniaque. Il est comme une tornade brûlante et percutante – hasardeuse. Il effleure Louison. L’oblige à reculer dans une secousse irréelle – imaginaire. S’éclate contre le bâtiment derrière elle – ébrèche les briques atteintes de corrosion. – Les gens qui l'ont connue ne sont plus jamais les mêmes.

Me voilà à son niveau, à Louison. Trop proche. J’imagine que si elle avait été autre chose qu’un fantôme – qu’un souffle habitait son corps – nous nous serions touchés à cet instant précis. – Je t’ai promis que je te dirais pourquoi je te voyais, Princesse, murmuré-je quelques octaves en dessous de mon timbre habituel. Je t'ai juste jamais précisé quand. Le râble s’affaisse. Les phalanges se dressent. Caressent le cou ectoplasmique – le sillonne dans la saveur de sensations nouvelles. Et ma bouche cause si proche de la mâchoire de la Belle, que la Bête jurerait en humer un parfum de chrysanthème. – Parce que je suis mort, moi aussi.


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MessageSujet: Re: Tire le diable par la queue ▬ Daägan   Mer 16 Mai - 11:37

Elle n'a pas peur de lui.

Et tout s'enchaîne, trop vite, trop fluide.

Dans le décor de film que forme la projection de la lune, en clair obscur sur les murs crasseux d'une ruelle sombre. Le scintillement presque artificiel de la lame sous les éclats d'argent, les reflets absents des déchets sur le bitume ; et la scène qui s'y déroule, surtout, aux allures de tournage en cours.
Daägan évite les coups comme une doublure de cascade, comme un parfait acteur connaîtrait le déroulement du script. Une demie seconde d'avance à peine sur son adversaire suffit à rendre l'échange irréel, donner au spectateur ce sentiment d'anormalité, de triche, que tout réalisateur s'acharne à gommer. Sauf que c'est la réalité.
Que le craquement atroce qui en découle, enfin, n'est pas un bruitage ajouté en post production d'un court métrage à petit budget. Que le hurlement de douleur infligé, les larmes, l'incompréhension et la panique ne sont pas simulés. Enfouie dans les ombres, Louison sent la fumée qui la compose se fragmenter de honte quand, dans cette agonie gratuite, la réalité de ses actes rattrape la fiction de scénarios fantasques. Cette fois il n'y a ni excuse, ni coupable à dénoncer. Rien que la conséquence bien réelle de ses méfaits avérés - que la provocation rapidement lâchée par le Guerrier, ne fait que souligner. Mutique, Louison reste tapie dans l'ombre, pour s'y morceler sans public, de sa propre culpabilité. De peur, aussi. Une peur aussi froide que les limbes dont elle est faite, insondable comme les abysses où elle demeure condamnée. Cette réalité profonde, implacable, qui la frappe, fait vaciller le monde intangible autour de son spectre volatile : aucune créature, fusse t'elle rejetée des pires enfers, ne lui fait plus peur que ce qu'elle est entrain de devenir.

Elle se dévoile, pourtant, Princesse.
Assume, le front haut, le nez fier, dans une revendication paradoxale, un orgueil imbécile. Laiteuse, la dame du lac apparaît devant le roi dans une œillade farouche, aidée par ce cœur qui a cessé de tambouriner ou même de battre, dans sa poitrine inexistante. Une oeillade mortifiée décochée à la hâte à cet homme que l'autre enjambe comme les bottes de sept lieux survoleraient un insecte ; elle s'en détourne bien vite, attirée par une force dangereuse. Un souffle aussi inconsistant qu'elle, plus invisible encore, mais dont elle pourrait presque capter à vue, les vibrations de l'air. Et tout à coup, brutale, cette chose qui la percute, au plus proche d'une sensation physique pour sa nébuleuse, que cette impression d'avoir été traversée, déplacée, touchée en interne par quelque chose. Déstabilisée, elle peine à réaliser qu'elle a véritablement reculé, que déjà le bruit de pierres fracassées se fait entendre. Un gravas vole, passe à travers son bras, comme il traverserait le vent.

Et de cette sidération naît autre chose, une chose si lointaine qu'elle met un temps de plus à la reconnaître.
C'est la peur. La vraie, la brutale, l'instantanée qui vous monte au coeur.
Celle qu'on ressent quand on craint pour sa vie.

Son responsable est déjà devant elle, contre elle, ou ce qui s'en rapproche pour son être sans matière. Sans le sentir, elle le ressent, comme si l'aura émanant de lui savait la toucher plus sûrement que ses chairs. Ni brûlante ni gelée, on dirait plutôt que l'obscurité est devenue une entité tangible. A nouveau, cette impression insondable de contempler l'abysse, et que l'abysse l'appelle.
De l'effleurement à son cou, Louison doit croire que la piqûre ressentie n'est que le fruit de son imagination apeurée. Mais elle ne saurait dire, à nouveau, si ce sont ses mots qui la font vaciller de peur, si sa voix trop caverneuse l'altère d'effroi ou si, véritablement, telle qu'elle le ressent, son souffle vient d'effleurer son épaule. Décontenancée, elle se fige, princesse, de toute l'inconsistance de son être. A l'écouter respirer, s'horrifier de ces sensations inespérées mais, surtout, qu'une parcelle de fumée en retrouve l'envie de les sentir à nouveau. Juste pour savoir si c'est vrai. Si la créature confirme ses dires, sa récente déclaration de pouvoir la faire souffrir. Louison en oublie qu'elle pourrait traverser le mur en guise d'échappatoire, s'accule dans un alcôve illusoire où rien ne l'enferme.

Mais elle soutient, Narcisse : affronte au détriment de sa sauvegarde, dans cette prudence que la Mort oublie. Elle n'a pas peur de lui.

Tu es un démon ?
murmure t'elle, inaudible, dans une absence de souffle pour caresser la peau si proche, bien moins que gerbes gelées de son corps contre lesquelles il campe. Comme une révélation, ces choses qu'on sait sans les savoir : comme si avec le trépas venait un manuel instinctif de toutes les foutues créatures qui pourrissent la terre.
Qu'est-ce que t'as fait pour mériter ça ?
La question fuse, plus basse encore, vaguement déchirée - dans une spontanéité prémisse mais bien vite esquivée, pour une affirmation plus forte.
J'ai pas peur de toi.

Princesse le largue, l'affront, avec une conviction pleine, dusse t'elle être inspirée par la force des répétitions. Elle n'a pas peur de lui. Car sous la peur avide de menaces soudain fondées germe un sentiment plus familier, cette émotion en latence permanente en son être inconsistant. Rage déchirée, haine insondable. L'opalescence nébuleuse percute l'abysse noire d'une aura vibrante, moues comédiennes fragmentées sur le visage qui s'effrite de douleur, les yeux campées dans l'émeraude noire qui les surplombe.

Me parle pas de la mort. Tu sais pas ce que c'est que la mort. Tu peux aller tuer des centaines, des milliers de gens, tu sauras jamais ce que c'est que la mort.
Je suis la mort. Je suis le vide, le néant. Je suis la punition du rien et de l'absence, le manque éternel qui la compose. Je suis l'incarnation du châtiment ultime, de la souffrance et de la solitude.
L'enfer, c'est les autres, et surtout leur absence.
Alors la mort, la mort : laisse-moi rire. Tu peux la provoquer, tu peux la contempler, tu peux la toucher, l'embrasser, la baiser autant de fois que tu voudras, tu ne connaîtras jamais la Mort. Pas comme je la connais. Pas dans la violence et la douleur que je traverse chaque seconde, jusqu'à l'instant où je te parle. Tu n'es qu'un Guerrier arrogant qui n'a jamais quitté son champs de bataille. Tu y associes la chaleur du sang en vagues, l'humidité des tripes, la vie des charognes et l'exaltation des condamnés. Tu vis la mort et moi je meurs, éternellement, sans même une seconde de sommeil, de la bénédiction de l'oubli.
Ma mort est immobile. Froide.

La mort, c'est mon Silence.
Qu'est-ce que t'as fait pour mériter ça ?

Et la question se précise, dans la justesse de l'émotion qui la livre, pleine et vibrante. Sans un corps pour frémir, sans un coeur pour tambouriner ou des muscles pour trembler : c'est la ruelle entière qui semble vaciller sous sa douleur. C'est Hector qui se recroqueville, au plus mal, à en oublier sa fracture et son désarroi. C'est la peine insondable d'une injustice profonde. Qu'est ce que t'as fait pour mériter une deuxième chance ? Pour mériter de serrer quelqu'un dans tes bras, sentir sa chaleur, t'enfoncer dans ses chairs ? Pour parler en étant entendu, pour frapper et être senti, pour être vu quand tu regardes ? Tu as tué des gens pour faire partie de ce monde. T'es un putain de tueur et on t'offre le monde.

Qu'est ce que j'ai fait, moi, pour en être privée, de ce monde.
J'ai aimé un homme qui m'aimait.
J'ai trompé un homme qui me trompait.
J'ai quitté le monstre de douleur qui me voulait encore.

Je veux qu'il meure. Je veux qu'il crève, je veux qu'il souffre, je veux qu'il saigne.
elle gémit, enragée, Princesse, débarrassée de tous les atours de ses jeux adorables. Et dans un élan ridicule, lève son poing en l'air. Traverse le torse qu'elle veut cogner et, de haine et de frustration, réitère. C'est tout son spectre qui soubresaute de haine, à jeter ses mains dans le corps en face d'elle, au détriment des abysses qu'elle traverse. De cette aura visqueuse, cette expérience effroyable : elle les ignore pour battre l'air dans des coups sans le moindre choc.
Et si c'est pas lui ce sera toi, et si c'est pas toi ce sera tous les autres.
Et elle crie, princesse. Et sa voix qui se déchire n'a pas l'emphase d'un sanglot dans son corps, ni même la beauté pathétique de larmes sur ses joues. Juste ses plaintes et le vent hurlant qui semble accompagner les portées de sa voix. Sans émotion humaine. Rien que des manifestations terrifiantes, auxquelles elle préférerait même, la honte de pleurs spasmodiques.
J'en ai plus rien à faire de vous. Plus rien, tu m'entends ? Je m'en fiche, je me fiche de vous voir tous mourir ! Pourquoi je m'en soucierais hein ? Pourquoi ?!
Elle est douée pour se convaincre elle-même, Princesse.

Une bouteille de verre éclate, l'atmosphère s'alourdit d'un orage irréel. Et Louison s'en fout. Louison continue à ruer dans le vide des chairs que ses poings manquent, à se désespérer de ne plus pouvoir même, s'émouvoir comme une autre.
Comme une femme.
Au diable les démons, les fantômes : elle voulait seulement être une femme.
J'ai pas peur de toi !
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