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les créatures sont présentement surpeuplées ! on vous invite donc à privilégier les petits humains (ainsi que, toujours, les fantômes).
nous sommes présentement en hiver 2017-2018 (décembre, janvier, février)

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 Suivez le lapin blanc !

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Behrang Sabbah
djinn // heaven can wait
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multicompte(s) : Je suis pas -encore- schizophrène.
crédits : Moi-même, bricolo a deux sesterces
MessageSujet: Suivez le lapin blanc !    Jeu 15 Nov - 21:47

Suivez le Lapin Blanc !


« Oh Béranger, tu tombes à pic ! Est-ce que tu pourrais raccompagner ma petite nièce chez elle, tu serais bien brave, demande la vieille sans lever les yeux de ses travaux d’aiguilles. Sa voix grince mieux que les volets d’une maison hantée.
- Oui grand-mère, répartit Behrang avec urbanité. J’en profiterai pour passer au pressing récupérer ton tapis.
- Tu es un gentil garçon ! » Renchérit l’ancêtre, dans un petit sursaut sclérotique qui fait balancer son rocking-chair.

Avant toute chose, précisons qu’il n’est pas dans la nature profonde de Behrang Sabbah de rendre service à son prochain, pas plus que d’accepter qu'on achoppe ainsi son patronyme. Mais la vieille est sourde comme un pot, et vu les plates misères qu’elle a eues à déchiffrer son prénom – tout compte fait, cette police à l’orientalisme excessif, imprimée sur sa carte professionnelle, n’était pas la meilleure de ses idées – Behrang tâche de faire fi. Il lui passe tout, à grand-mère. Pis, il se transforme en véritable laquais sitôt franchi le seuil de son entrée fleurie. Il se prend à recouvrer une certaine raideur, qui n’a rien à envier aux majordomes en queue de pie, lorsqu’il s’invite à son chevet. Pourquoi un tel assujettissement ? Madame Huet serait-elle à la tête d’un joli magot, pour transformer ainsi les pauvres chauffeurs de taxi en factotum dévoués, prêts à lui livrer ses repas, à lui faire ses courses et à véhiculer les énergumènes de sa famille ? Même pas. Madame Huet n’a fait que perdre son chat.

Son chat est mort un mois auparavant, sous la gomme brûlante d’une roue de voiture. Behrang roulait alors à tombeaux ouverts et s’est tout naturellement fendu d’un petit dérapage, histoire d’amuser la galerie. Banquette arrière, sise une jolie bourgeoise en mal de frissons. La scène était parfaite. Vitesse grisante, fumée anthracite enveloppant la carrosserie telles les nuées d’Avalon, enceintes stéréos évidant dans l’habitacle une musique à la liesse trépidante. Et puis soudain, le miaulement enrayé du chat, qui jaillit au devant du capot. Évidemment, Behrang oublie de conclure son affaire. Il se précipite sur la scène du crime, laissant refroidir sa péronnelle, pour tomber nez à nez avec le cadavre fichtrement abîmé du chat. On vous abrège la suite de l’histoire. Plus bourru que méchant, l’iranien porte le corps inerte à sa propriétaire, Madame Huet, qui malgré tous ses sens émoussés, saisit immédiatement le drame et pousse le cri d’une effraie. Elle pleurera des nuits entières son chat si sauvagement essorillé. Et Behrang, pris d’une chatouilleuse culpabilité, prend à cœur d’adoucir le désarroi de l’ancêtre au moyen de petits services gratuits. Deux mois plus tard, le voilà réduit à l’état d’esclave. C’est de bonne guerre, songe t-il avec amusement.

Après avoir scotché un baiser sur la joue de Madame Huet, fripée comme un vieux pruneau, l’Iranien appareille. Il enfile la bandoulière de son sac à dos, termine en une rasade un café tiédasse, attrape sa veste catapultée plus tôt sur un dossier de chaise et tourne les talons, un petit rituel mille fois répété qui lui donne l’aplomb d’une figurine d’horlogerie. Ladite petite nièce lui emboîte le pas sombrement. Fidèle à elle-même, elle s’assoit sur la banquette arrière dans un silence intersidéral, plante une joue boudeuse dans sa paume et coule un regard maussade au dehors. Crise de l’adolescence. Le monde ne la comprend pas. Il est également de bon ton, pour faire comprendre à la terre entière qu’elle est de mauvais poil, de rehausser des colliers cloutés, de se poudrer à outrance et de se pocher les yeux d’une mélasse fuligineuse. Lorsque Behrang lâche une œillade en arrière, elle détourne la tête de façon ostentatoire, non sans se défaire d’un soupir haut perché. Il la trouve particulièrement insupportable, mais le taximan a un don pour ensevelir ses pensées et émotions derrière un masque jovial et une faconde naturelle. Travailler au contact du public aide.

« Où est-ce que je te raccompagne ? Chez tes parents ? Chez ton petit copain ? Hasarde t-il dans un élan chevaleresque. Comme si le silence cristallin était un chef d’œuvre de sa confection, la fille le fusille de ses prunelles bleues, affûtées comme des cimeterres. Mais Behrang ne se démonte pas. Jamais. Et l’absence de réponse est pesante. Il soupçonne à couvert d’un tel mutisme une terrible tragédie. Oh nooon, c’est fini ? Allez, c’est encore toi qui est partie ? Vous étiez trop différents ? Et à quatorze ans, peu de mecs s’intéressent à la métaphysique et à William Blake. Mais laisse leur le temps de prendre du plomb dans le crâne ! Elle pâlit, sans doute ulcérée de constater à quel point sa grande-tante peut-être pipelette avec les chauffeurs de taxi.
- Chez ma mère, répond t-elle solennellement, et sa voix se veut une guillotine accoustique.

Bon prince, Behrang cesse là les provocations et enfonce le champignon. Sa voiture, petit bolide travesti en vieux tacot, démarre sur les chapeaux de roues, laissant sur l’asphalte une traînée caoutchouteuse et dans l’air une fragrance de gasoil flambé. Derrière les vitres défile le paysage monotone de la banlieue de Blackwater Falls, à savoir une rangée taiseuse de petits pavillons dont les premières fenêtres s’illuminent. L’iranien réfrène ses ardeurs de chauffard afin de se glisser dans l’ambiance veloutée de cette fin de journée. L’air se réchauffe un peu à la lisière du centre ville, quand jaillissent à hauteur de regard les enseignes, la lueur huileuse des lampadaires, les rideaux de fer des boutiques et les devantures des estaminets. Behrang aime cet instant articulatoire, cette heure de grâce qui soude à la nuit le jour, où les ombres s’ébrouent à peine, où les pavés des venelles réverbèrent encore les températures et l’effervescence des heures passées. La radio égraine dans l’habitacle les notes d’une guitare manouche, quand soudain, un miracle se produit. L’inanimé prend vie.

« T’as une clope ? demande la petite nièce, plus fébrile. Elle semble être descendue d’un étage pour lui formuler cette requête cruciale. Behrang devine que ni la grande-tante, ni la mère ne soupçonnent leur petit trésor de se déniaiser de la sorte, et que fifille tient à garder à leurs yeux une pureté hiératique.
- Ouais. Pas dans ma voiture, par contre.
- Okay », concède t-elle du bout des lèvres.

Behrang rétrograde et trouve à stationner à la diable, à demi sur un trottoir. Non loin, un bistrot qui semble la gueule d’un dragon, crache dans le crépuscule gris des lueurs flammes et des éclats de rire avinés. La petite nièce attend qu’on lui remette son dû sans piper mot. Elle dissimule son air coupable derrière une épaisse mèche peroxydée. Behrang se retourne alors vers elle, brandissant un sourire de coyote, et sa voix est de miel.

« Qu’est ce qu’on dit ? »
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MessageSujet: Re: Suivez le lapin blanc !    Ven 16 Nov - 1:58

-"Roulez!!!" hurle une silhouette floue en arrachant la portière à la volée pour se vautrer sur le siège avant du taxi, la claquant et la verrouillant illico.
 
"Aller! Vous êtes sourds ou quoi?! C'... c'est une question de vie ou de mort. Démarrez." tonne l'homme d'une voix blanche tout en haletant. Les mots semble dévaler sa gorge comme une avalanche de cailloux aiguisés au couteau.
 
Il balaye son visage d'un geste saccadé pour dégager ses  traits de mèches blondes folâtres. Ses yeux veulent percer les ténèbres. Ils roulent avec fièvre. A gauche. A droite. Sans se laisser tromper par la chaleur rassurante du bistro au coin de la rue. Cet inconnu, c'est moi.
 
Arrêt sur image. On rembobine.


Plus tôt dans la journée, j'étais en train de me pomponner savamment dans la salle de bain baroque de mon illustre manoir au milieu des bois. J'avais encore un peu la gueule de bois de la veille, où j'avais discuté très tard avec Luz. Mais un beau garçon venait de m'appeler pour me proposer un rendez-vous, notre troisième. Il n'était plus temps de jouer les amateurs, on sort l'artillerie lourde : le maquillage. Rien ne doit paraître. Je dois être frais comme un gardon.
 
Salim est gentil, taquin, plutôt beau mec, avec tout ce qu'il faut où il faut. Et il sait s'en servir, sans être un canon. Il a 22 ans. Si elle savait, Natasha se foutrait de moi pour toutes les fois où je l'ai traité de cougar en me voyant basculer dangereusement vers le camp des daddy.
 
 Il est pompier. A part ça, il n'y a pas grand chose à en dire. Mais la dernière fois, la soirée entière a passé à bavarder sans même que je m'en rende compte. Il me fait rire. N'est-ce pas ça au fond le secret du bonheur? Je n'attends rien de particulier de cette relation, si ce n'est d'avoir au moins ce semblant de lien avec quelqu'un.
 
Un brin de parfum. Bleu. De Channel. Ne jugez pas, j'aime me sentir élégant pour moi-même. Même si j'espère qu'il le remarquera sous les deux couches de laines desquelles je protège ma peau ibérique. Il fait trop froid pour sortir, me dit-il en m'invitant chez lui. Une excuse approximative qu'il habille d'un sourire licencieux.  On ne cherche à tromper personne sur le but de la soirée... alangui, je me coule nu dans l'étreinte de ses bras tièdes et me laisse dériver dans le courant de mes pensées, tandis qu'il me raconte les situations cocasses de ses interventions ou son ex très chelou qui le harcèle pour le revoir après un silence radio de six mois.
 
Bien incapable de savoir à quel moment j'ai passé la frontière entre l'éveil et le rêve, je m'en fiche d'ailleurs éperdument. Tout est bien. Tellement limpide.
 
Un grognement de contentement s'échappe de mes lèvres. Je me tortille et retrouve mes sens. Je vois la lueur rouge criarde du réveil qui indique 20h. Depuis combien de temps s'est-on endormis?!
 
-"Salim? Salim? Tu ne devais pas travailler ce soir?" murmurai-je en me retournant mollement.
"Tu es tout froid, tu es mal..." Mes mots s'envolent et restent suspendus au bout de mon regard froissé dans une glaçante incrédulité. Je fixe l'orifice vermillon, ses bordures. Et la chaîne dentelée de trous à ses côtés, d'où s'échappent des coulures figées. Pris dans une fascination morbide, je ne réalise pas encore. Et d'un coup, c'est la chute.
 
Je me jette en arrière, à en tomber du lit, emportant les draps avec moi. Il ne me vient même pas le faux espoir d'appeler son nom une dernière fois devant le spectacle macabre de ses yeux sans vie. Ils ne veulent pas me quitter, de leur reflet glauque ouvert sur les enfers.
Un vertige impuissant me saisit, je tente de me rassembler une première fois, en vain;
"Merde. Merde! Et merde!!" Je force ma respiration à se prolonger, à ne pas rester celle d'un oisillon.


Tout à coup, la panique me saisit. Mon amant n'est pas décédé d'un arrêt cardiaque. Quelqu'un est entré et a fait ça! Il est peut être encore là. D'une main tremblante, je soulève la couverture pour regarder sous le lit, me redresse au ralenti, en apnée, risque une main derrière le rideau. Un silence poisseux s'abat sur moi. Le tueur serait parti? Me laissant là? Un compte à régler avec Salim? Là, tout de suite, j'ai du mal à aligner mes pensées. Bouge de là, ducon! me crient mes tripes. Dans une impulsion soudaine, je rassemble fébrilement mes vêtements épars et m'habille en hâte. Allerrrrr.... mes chaussettes restent coincées, comme si ce n'était plus la bonne pointure. Par pitié. Je me sens défaillir. D'un geste mécanique, je me place devant le miroir pour refaire mon chignon et y planter ma pique à cheveux en acajou, rituel pour ne pas sombrer dans la folie. Il faut sortir d'ici, alerter la police!              
 
Mes pas claquent sur le parquet. Je franchis le palier tambours battant et tombe nez à nez avec un homme de sombre allure, assis dans l'escalier. En un regard, tout est dit. Sans même voir sa chemise ensanglantée, il a des yeux déments. C'est un malade, qui évoque sans peine l'Homme Pâle monstrueux du labyrinthe de Pan.
 
-"Mon mec te plaît?" J'esquisse un pas immobile en arrière pour me retrancher dans l'appartement. Il se redresse sans hâte. Tous mes poils se hérissent sur ma nuque.
"Vous étiez si mignons que je n'ai pas osé te réveiller. J'ai pensé qu'il pourrait peut-être s'en occuper à ma place."
J'essaye de parler, mais l'air vient à manquer, comme une impression que chaque syllabe me rapproche de ma fin.             
 
Tout va comme l'éclair. Je vois une minuscule fenêtre pour m'enfuir. Je tente de forcer le passage. Ses crocs hideux et luisant comme une lame de scie. Lui qui m'étrangle et me pousse presque par dessus la rambarde. Ma main droite qui prend vie, agrippe ma pique à cheveux et l'enfonce d'autorité dans sa subclavière droite. Perception tactile étrange du bois qui butte contre ses muscles noueux comme ceux d'un serpent. Cri inhumain. Un coup violent qui me projette et fait chanceler ma vision. Mes pas qui dévalent l'escalier, ruent contre les portes, glissent dans la neige sans s'arrêter.
 
"Je n'ai jamais rien eu contre une bonne chasse. Je tenterai de garder un bout pour Salim! J'ai ton odeur, tu n'iras pas bien loin." ricane l'être monstrueux.
 
Hyperventilation. Course débridée. Tout l'influx nerveux lancé vers l'avant sans se retourner. Je tambourine à une porte, personne ne répond. Un rideau se soulève, puis retombe. Une voiture accélère quand je tente de l'arrêter. Avec horreur, je fouille mes poches, mais je sais bien que mon téléphone est resté avec mon sac, dans l'entrée de Salim.


Au loin, je repère un taxi. Ma chance. Je fonce!
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Behrang Sabbah
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MessageSujet: Re: Suivez le lapin blanc !    Mar 20 Nov - 20:27

L’amygdale de Behrang frémit comme sous l’impulsion d’une caresse électrique. Ses phalanges blanchissent aux jointures. Ses pupilles se dilatent méchamment. Ses longs muscles filandreux se bandent plus merveilleusement que des amarres malmenées à quai. Un illustre inconnu vient de débouler dans son habitacle comme une petite révolution, et son réflexe primordial est celui de lui bondir à la gorge. Il n’en fait rien, mais c’était à deux doigts.

Aussi crispé qu’une gâchette, le génie se détend imperceptiblement quand il prend le temps de reluquer l’olibrius en nage. Il s’agit d’un roumi comme devaient les affectionner ces peintres de la Renaissance italienne, et celui là serait le digne protagoniste d’une mise en scène catastrophiste tant il déperle copieusement. Bien sûr, Behrang ne pousse pas les investigations plus loin. Il appuie sur l’accélérateur avec une brutalité adolescente. L’élastomère rappé émet un crissement suraigu. Après une fraction de seconde où le pneumatique endiablé brasse du vent, l’engin détalle comme une comète avalée par un vide spatio-temporel, non sans lever dans son sillage la traîne d’une fumée argentine.

L’esprit du challenger qui sommeille en Sabbah lui épargne de ces questions judicieuses mais encombrantes, à savoir : qui est cette énergumène ? Est-il un criminel fuyant des justiciers ? Une créature talonnée par des chasseurs aguerris ? Ne se rend t-il pas complice en acceptant aussi aveuglément la course ? N’y a-t-il rien de préjudiciable pour lui dans cette sombre affaire ? Quelque chose qui pourrait l’éclabousser lui, le chauffeur de taxi, personnage secondaire du blockbuster, qui servira de fusible à l’intrigue ? Behrang connaît ce genre de situation, quand bien même ne fleurissent t-elles pas dans son quotidien, et la réaction à adopter est dichotomique. Soit il refuse de lever le petit doigt et livre l’inconnu à d’autres inconnus, soit il part à la vitesse de l’éclair et ébouriffe les cheveux de tous les témoins potentiels. Et son choix se porte souvent à l’aune de la ration d’adrénaline.

Ce soir, il sera du coté de l’éphèbe.

Toutes ces questions qui nous paraissent couler de source ne se sont toutefois pas encore débobinées dans son esprit échauffé. Y règne une effervescence sensorielle, qui fait qu’il ne fait que manquer d’un cheveu des collisions désastreuses, des carambolages tonitruants et de sordides félicides. Hormis un zeste d’hilarité, toute émotion existante semble le traverser comme s’il était fait de brumes. Il n’est plus qu’une technologie raffinée toute entière dédiée à la course, à l’énergie cinétique, à l’analyse des trajectoires et des itinéraires. Ses sens se noient dans une ivresse entretissée de panique et d’amour, qui n’altèrent en rien la précision glaciale de ses gestes. Durant quelques secondes déterminantes, Behrang prend de la vitesse sur les grands axes, avant d’opter pour des lacets un peu plus sinueux, ou de jeunes blédards tentent des wellings sur leurs scooters débridés. Il les salue amicalement.

Bien heur qu’il se soit trouvé en pleine périphérie de la ville. Plus loin en direction du centre, il se serait fait épingler par quelque flic désœuvré. A un moment, il s’arrête à un feu rouge, une vraie mignardise en regard du rallye qu’il vient d’inaugurer. Il se rappelle même de la clope orpheline accrochée à son bec, l’attrape et la glisse derrière son oreille, car on ne fume jamais dans son taxi. Un regard dans les rétroviseurs multiples. Personne alentour. Un répit peut-être provisoire. Avisé de se faire un peu oublier après un tel barouf.

Sur son visage sied une expression robotique. Elle se fendille enfin, accueillant un sourire un peu naïf. Et ses invités, alors ! Même pas une parole, rien, alors qu’il s’enorgueillit d’être le taximan le plus sympa de ce trou perdu ! Il cligne convulsivement des paupières, comme on zapperait de manière effrénée jusqu’à tomber sur la chaîne de la réalité. Et tranquillement, comme s’ils ne venaient pas de mourir à plusieurs reprises sous des épaisseurs de tôles froissée, il se tourne à demi vers son passager clandestin.

« Bonsoir, au fait ! Behrang Sabbah, chauffeur à La clef des Champs, une compagnie qui prône la ponctualité en toutes circonstances et le confort durant votre voyage. Bon, vous m’avez pris un peu de court, je n’ai pas eu le temps de me soucier de votre aisance à bord… Euh, vous commencez par attacher vos ceintures, d’accord ? entonne t-il avec entrain, plantant une rude concurrence aux nez des hôtesses de l’air des plus fastes compagnies. Le dernier dos d’âne était mariole. Pas de bobo à déclarer ? Parce que j’ai une trousse de sec … »

Surgit alors un la mineur, particulièrement strident. Cela ressemble à un cri hystérique, et il émane de la banquette arrière . Ah oui, c’est vrai. La petite nièce de Madame Huet.

« Ooh… ça va ? Lâche le djinn en se tordant un peu plus l’épine dorsale, mettant du caramel dans sa voix.
- Connard ! Brame t-elle, puissante comme un carnyx. Je veux descendre, je veux descendre ! Maintenant ! Ma grande tante t’a demandé de me ramener chez Maman en toute sécurité, et pas de prendre en route un mec chelou… On sait pas ce qu’il a fait ! Si ça se trouve, on est peut-être suivi ! Et mes terreurs nocturnes, tu y penses ? Ça va être pire que jamais ! »

Behrang ne saurait perdre de sa superbe contenance, non. Il accueille même ces protestations avec un sourire postiche, le même que peuvent bien arguer ces agents de call centers, payés une misère et rompus aux invectives et autres menaces de mort du matin au soir. Elle lui moucherait de douces mièvreries qu’il ne se tiendrait pas différemment. Cependant, la gamine n’a pas tort sur toute la ligne, et la présence du blondin à son bord est encore auréolée de mystères. Aussi bien pour la tempérer elle que pour étancher sa curiosité à lui, le djinn pose deux prunelles cérules sur son hôte. Un léger silence, à peine tiédi par le ronronnement du moteur et la rumeur du trafic sporadique.

« Moi, je ne pose jamais de questions indiscrètes à mes clients. Mais Mademoiselle espère ne pas être mouillée indirectement dans une obscure affaire par sa seule présence ici. Êtes-vous en mesure de la rassurer ? »
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